Le règne, de courte durée, des États-nations est sur le déclin. Historiquement, ils sont arrivés sur le tard. Au milieu du XIXe siècle, le monde était divisé en empires, villes et états-nations naissants. Ceux-ci n'ont commencé à se consolider qu’au XXe siècle. Et comme le montre la fin de la guerre froide, les États-nations – avec leurs frontières bien définies, leur gouvernement centralisé, leur communauté imaginée et leur autorité souveraine – ne sont ni inévitables ni éternels.

Sans eux, à quoi ressemblerait le monde ? Ce n’est pas encore très clair. Alors que les États-nations succombent aux pressions du populisme et du sécessionnisme, la question est de savoir quel type d'ordre mondial (ou de désordre) émerge à leur place.

La diminution du pouvoir et de l'influence des États-nations est souvent attribuée à la mondialisation. La mondialisation, vue comme l'intégration rapide de l'argent, des idées et de la culture, érode leur autorité et leur autonomie. Au milieu des années 1990, Jean-Marie Guehenno, Kenichi Ohmae et d'autres ont prédit que la propagation des institutions mondiales et des économies régionales « mettrait fin » au besoin d'États-nations. Les historiens s'éclaircirent la gorge. Après tout, les technologies qui mènent la mondialisation – de la voile et la vapeur au téléphone et à Internet – ne sont pas nécessairement destructrices. Malgré tous ses changements au cours des siècles, la mondialisation a plutôt eu tendance à renforcer les États-nations qu'à les affaiblir.

Mais, au cours des dernières décennies du XXe siècle, le caractère de la mondialisation est devenu plus prédateur et destructeur. L'hyper-mondialisation s'est caractérisée par une déréglementation financière massive, l'accélération des flux de capitaux et la désintégration des taux de change fixes au cours des années 1980 et 1990. Les multinationales ont joué les états les uns contre les autres pour réduire leur impôt sur les sociétés, assouplir les réglementations et maximiser les profits. Parallèlement, la diffusion de nouvelles technologies de communication en temps réel a fait grimper les attentes du public. Les États ont été lents à s'adapter. Les annonciateurs de la fin de l'Etat-nation sont de retour, et non sans raison.

Les conséquences désastreuses de l'hyper-mondialisation se sont encore aggravées à la suite de la crise financière mondiale de 2008. Comme le remarque le journaliste Misha Glenny, « Le refus du capital mondial et de la finance de changer de mode opératoire a déclenché des mouvements politiques perturbateurs à gauche et à droite. » Dans les pays occidentaux l'inquiétude croissante a été accrue par le rééquilibrage du commerce mondial vers la Chine, la délocalisation des emplois, la révolution de l'automatisation, la stagnation des salaires, des inégalités absurdes et, plus récemment, la migration de masse. L'ampleur de ces défis est devenue de plus en plus difficile à ignorer. Pourtant, les élites politiques et économiques semblaient à la fois incapables et peu disposées à trouver une réponse.

Dans un monde véritablement globalisé où tout et tout le monde est connecté, la question de la pertinence des États-nations est ré-examinée dans le détail. Beaucoup de gens - en particulier ceux dotés de moyens numériques depuis peu - sont moins attachés à l'idée d'un État-nation que leurs prédécesseurs. En ce qui concerne les communautés Internet, elles recherchent des identités alternatives, animées par la foi, l'ethnicité, la langue, la classe ou la sexualité. Renforcées par les médias sociaux, les lignes de faille de la politique identitaire exercent une pression nouvelle sur les États-nations et les partis politiques traditionnels. La globalisation, qui a joué un rôle unificateur pendant un temps, provoque désormais une localisation sans cesse plus forte.

Prenons le cas de l'Europe, déchirée par les forces centrifuges de ses nombreuses identités éclatées. La décision d'une faible majorité de citoyens britanniques de quitter l'Union européenne (UE) en 2016 n'était que la pointe de l'iceberg. Même les partisans les plus fidèles de l'UE – la France, l'Allemagne et les Pays-Bas – ont évité de justesse un virulent nationalisme lors des dernières élections. Pendant ce temps, des pays comme la République tchèque, la Grèce, la Hongrie et la Pologne ont commencé à mettre en place les pièges d'un État non libéral. Quant aux nouveaux pays émergents de l'ex-Union soviétique et de l'ex-Yougoslavie, ils se sont déjà fragmentés le long des lignes tribales au cours des années quatre-vingt-dix.

Sentant ces faiblesses, les séparatistes sont en marche en Europe et dans le monde. Les appels à une plus grande autonomie transcendent la tendance à l'indépendance (récemment réprimée) des séparatistes catalans : voyez les mouvements en Bavière, en Corse, en Flandre, en Lombardie, en Ecosse, en Transnistrie et encore ailleurs. Le politologue Ryan Griffiths a documenté 55 mouvements sécessionnistes actifs à travers la planète, chacun d'entre eux tentant de parvenir à une forme d’État par le biais de tactiques distinctes, qui vont de la violence à la résistance civile en passant par les urnes. Du Kurdistan à la Vénétie, les sécessionnistes justifient leurs revendications comme un moyen de reprendre le contrôle et de participer à l’économie mondialisée.

Le sécessionnisme est moins la « nouvelle normalité » que le rappel de la vulnérabilité persistante des États-nations. Ceux qui cherchent l'indépendance et l'autonomie sont encouragés par l'échec des pays existants – et en particulier de leurs élites – à réaliser le contrat social. Ce n'est guère sans précédent. À la fin du XIXe siècle, l'intellectuel français Ernest Renan a mis en garde contre ce risque, décrivant la nation comme un « référendum quotidien ». Les nations ne peuvent être réduites à des frontières rigides ou à de l'histoire ancienne : elles sont l'expression quotidienne du consentement populaire. Et lorsqu'il n'y a ni la capacité ni la volonté d'émettre un consentement, le projet national est remis en question.

Pourtant, alors que les États-nations sont en panne, ils ne sont pas éliminés. Fouettés par l'hyper-mondialisation, ils déploient des efforts agressifs pour réaffirmer leur autorité. Une souche de nationalisme réactionnaire a refait surface – un discours sur le thème « mon pays d'abord » qui se métastase dans les Amériques, en Europe, en Asie et en Afrique. Ses symptômes sont étonnamment familiers : la montée d’hommes forts populistes, la fermeture des frontières et le rejet de l'internationalisme libéral. Résonnent des échos inquiétants du passé : le leadership autoritaire, la montée de la xénophobie et le sabotage institutionnel des années 1930 ont mené à une guerre et à un massacre sans précédent.

La propagation du nationalisme réactionnaire et du militantisme identitaire est en contradiction avec ce que le politologue David Held décrit comme « la politique du compromis et de l'accommodement » qui prévalait depuis les années 1950. Ce qui rend la situation actuelle particulièrement troublante, c'est que le pays qui a dirigé la construction d'une architecture libérale mondiale –les normes, les traités comme Bretton Woods, et les organisations comme les Nations Unies ou l'Organisation mondiale du commerce – cherche maintenant activement à la miner. Avec le président Donald Trump, les États-Unis échangent une approche collective contre une autre, qui repose exclusivement sur des intérêts nationaux, voire paroissiaux. Les États-Unis sont désormais plus repliés sur eux-mêmes qu'à n'importe quel moment depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est une superpuissance mercenaire qui encourage les hommes forts des Philippines à la Turquie.

Le repli sur soi opéré par des nationalismes concurrents a comme dangereuse conséquence une coopération internationale déclinante. Des analystes comme Ian Bremmer et Nouriel Roubini décrivent la situation actuelle comme un « monde G Zéro », où aucun pays, région ou coalition –du type G20 ou G8 – n'est capable ni désireux d’endosser un leadership mondial. Et même, il existe une résistance, voire une hostilité, à une architecture multilatérale conçue pour assurer la sécurité et le commerce mondiaux. Les perdants de l'hyper-mondialisation préfèrent se battre contre les migrants et appeler à plus de protectionnisme.

Le timing pourrait difficilement être pire. Des engagements mondiaux sont requis d’urgence pour inverser le réchauffement climatique, réduire la menace d'attaque nucléaire préemptive, prévenir les pandémies et les superbactéries, et répondre à la dislocation de la population et aux guerres prolongées qui y ont donné naissance. Alors que l'atmosphère mondiale s’aigrit, quelques demi-mesures concédées à contrecœur sont tout ce que les États-nations semblent prêts à accorder. Il n'est pas surprenant que les institutions internationales créées pour relever ces défis - en particulier le Conseil de sécurité des Nations Unies - soient paralysées. Pour leur part, les villes économiquement puissantes se multiplient, mais n'ont toujours pas le pouvoir politique de prendre leur place à la table de décision mondiale.

La façon dont le monde passe du désordre croissant de l'après-guerre à un nouveau système d'interdépendance gérée est certainement l'une des questions les plus pressantes de notre époque. Il y a plusieurs scénarios, tous incertains. Ni le confinement ni le retrait ne sont une option, car ils pourraient déclencher un conflit. Le plus probable, c'est un projet économique international libéral moins ambitieux, assorti d’une plus grande dépendance à l'égard des réseaux transgouvernementaux et non gouvernementaux.

À court terme, les puissances libérales devront mettre de l'ordre chez elles, tout en équilibrant une coexistence difficile avec des États-nations non-libéraux. À long terme, il est urgent d'établir une nouvelle feuille de route pour la gouvernance mondiale, qui prenne en compte la diversité, la pluralité et les changements indéniables dans l'équilibre global et la répartition du pouvoir.