Qu'ont en commun Donald Trump, Vladmir Poutine, Nigel Farage, Recep Erdoğan et d'autres nouveaux nationalistes ? Tous accusent des forces étrangères hostiles d’être responsables du déclin national de leur pays, qu’il soit réel ou non. Ils ont promis de « reprendre le contrôle » pour rendre sa grandeur passée à leur pays. Ils échoueront, sauf s'ils parviennent à modifier le fonctionnement des institutions mondiales contre lesquelles ils se battent.

Comme l'effondrement de l'Union soviétique avant elle, la vague récente de nationalisme et de populisme a pris les experts par surprise. Beaucoup d'explications post hoc se sont concentrées sur la montée des inégalités, la résilience de l'autoritarisme, la persistance du racisme et de la xénophobie, la décadence de la sphère publique à l'ère numérique et le déclin à long terme de la confiance dans les gouvernements et les élites.

Ces tendances sont des facteurs importants. Mais pourquoi des dynamiques semblables ont-elles touché en même temps tant de systèmes économiques et politiques différents ? La réponse classique est « mondialisation ». Mais ce phénomène complexe nécessite d’être analysé plus en détail. Certes, les avantages de l'ordre libéral d'après-guerre, bien que substantiels, n'ont pas été partagés équitablement. Les conséquences pour les travailleurs des démocraties industrialisées, exposés à ce que l'on appelle « l'effet Chine », ont été particulièrement déstabilisantes. Mais pourquoi la réaction antimondialiste se produit-elle maintenant ?

Notre capacité à gérer la mondialisation diminue considérablement. L'ordre de l'après-guerre a bénéficié d'un cercle largement vertueux dans lequel la mondialisation croissante exigeait une coopération plus globale, qui a permis une interdépendance accrue. Le nombre d'institutions internationales et de leurs ramifications est passé de quelques centaines en 1950 à plus de 7 000 aujourd'hui. En incorporant l'économie mondiale dans un système croisé de réglementation intérieure et de gouvernance mondiale, le monde industrialisé a pu soutenir un miracle économique, comme l'a fait valoir John Ruggie.

À certains égards, ce système a trop bien fonctionné. À mesure que des pays plus nombreux et plus divers se joignaient à l'économie mondiale, le consensus devenait de plus en plus difficile. Alors que les problèmes mondiaux devenaient de plus en plus complexes et pénétraient profondément dans les sociétés nationales, l'interdépendance exigeait des ajustements plus précis. Face à cette situation, les institutions ont stagné et se sont fragmentées, et la gouvernance mondiale s’est bloquée.

Les conséquences sont sérieuses. Notre incapacité à contenir la crise financière de 2008-2009 a coûté des milliards de dollars en richesse des ménages et des millions d'emplois dans le monde. Nous n'avons pas encore mis en place les garde-fous adéquats pour prévenir une nouvelle crise. Notre incapacité à arrêter, ou même à simplement contenir, les guerres au Moyen-Orient a causé des centaines de milliers de morts. Notre faible système international de protection des réfugiés n'a pas réussi à atténuer les souffrances des millions de personnes déplacées par les conflits. Bien que des progrès aient été réalisés en ce qui concerne les efforts visant à atténuer les changements climatiques mondiaux, une année de sécheresses violentes, d'inondations, de tempêtes et d'incendies partout dans le monde montre à quel point nous devons aller plus loin.

Pire encore, notre incapacité à gérer les problèmes mondiaux a alimenté une réaction antimondialiste. Attaquer les fondements nationaux de l'ordre mondial affaiblit encore plus le système. C'est une impasse qui s’auto-entretient.

Cette impasse sape notre capacité à gérer la mondialisation et à faire face aux problèmes mondiaux. D'importants segments de la population mondiale en souffrent. Exposées aux limites des liens créés entre les pays par la mondialisation, les populations réagissent naturellement et cherchent à réaffirmer le contrôle national. Ces conditions politiques ont permis aux dirigeants nationalistes et populistes de réussir. Les gouvernements avisés pourraient profiter de cette occasion pour réglementer plus efficacement la mondialisation, comme Dani Rodrik et d'autres l'ont fait valoir. Mais au lieu de calibrer des solutions nuancées et productives, ces dirigeants ont tendance à rejeter la coopération et l'ouverture globales. Cela exacerbe souvent les problèmes mêmes qui les ont amenés au pouvoir.

Si les nouveaux nationalistes sont, en partie, symptomatiques du problème, ils contribuent aussi à l'aggraver. Quelle aurait été la probabilité de Brexit sans la crise des réfugiés en Europe ? Quelles auraient été les perspectives électorales du président Donald Trump si les travailleurs de la Ceinture de la rouille – la région américaine des industries lourdes sinistrées – n'avaient perdu à la fois leur emploi et leur hypothèque ?

La portée mondiale du nouveau nationalisme montre que nous ne pouvons pas comprendre cette tendance en nous intéressant uniquement aux pays pris individuellement. De même, le lien entre le blocage de la gouvernance mondiale et le nouveau nationalisme montre que nous ne pouvons pas développer des solutions isolément. Dans un monde interdépendant, il est nécessaire d’améliorer notre gestion de la mondialisation à toutes les échelles si l’on veut vraiment « reprendre le contrôle ».

Redonner de l'ampleur à la gouvernance mondiale constitue un défi pour plusieurs décennies. Mais nous voyons déjà émerger des voies de changement, parfois en réaction directe au nouveau nationalisme. Différents acteurs imaginent de nouvelles façons de relever les défis mondiaux, qu'il s'agisse de philanthropes luttant contre les maladies, de villes qui s'associent au-delà des frontières pour lutter contre le changement climatique ou de communautés locales accueillant migrants et réfugiés. Des déclarations ambitieuses comme l'Accord de Paris ou les Objectifs de développement durable inscrits à l’Agenda 2030 des Nations Unies nous orientent vers des projets communs. Dans certains pays, les politiciens gagnent même le pouvoir en promettant une plus grande coopération autour de défis communs.

Si nous pouvons tirer parti de ces tendances positives pour trouver des moyens nouveaux et meilleurs de gérer la mondialisation et d'en tirer des avantages réels et partagés, nous saperons l'un des principaux moteurs du nouveau nationalisme. Si nous échouons, le cycle de l'affaiblissement de la gouvernance mondiale et des réactions nationalistes continuera de s'envenimer.

Le livre Beyond Gridlock de Thomas Hale et David Held a été publié par Polity Press en septembre 2017.