Un soir d’hiver à Paris en 1999, j’ai été transporté en écoutant la musique de Mehr et Sher Ali, Soufis du Pakistan. Je voulais dès lors trouver les moyens d’amener à d’autres ce sentiment d’appartenance au monde que j’avais ressenti. C’est comme ça que mon parcours dans la culture débuta.

C’était l’époque où les « musiques du monde » explosaient. La mondialisation nous permettait d’en apprendre plus sur les autres cultures. Je passais des heures dans les rayons « musiques du monde » des disquaires et j’écoutais de la musique venue de partout. J’ai découvert comme ça le Klezmer, la Bossa Nova, l’Afrobeat, le Gnawa, les chants de gorges Mongols, et suis tombé amoureux de ces musiques et de bien d’autres encore. C’était presque l’an 2000, si nous pouvions simplement passer le cap du « bug » de l’an 2000, tout irait bien.

Un musicien gnawan danse sur la place Djemma el-Fna à Marrakech 26 août 2008.
Image : REUTERS/Rafael Marchante

Plus tard en tant qu’étudiant à New York après le 11 septembre, j’ai appris que le patrimoine culturel était une création sociale—une manière pour un groupe d’exprimer ce qui le rendait unique. Rien ne nait en soi en tant que patrimoine—un genre musical, tel le jazz ou même les chants de gorges Mongols, commence comme une expression avant-gardiste, brisant le moule, traçant un nouveau chemin, et avec le temps, si assez d’entre nous s’identifient avec, nous nous l’approprions.

J’ai appris plus tard, sur l’ile de Bali, que même ce que nous pouvons considérer comme les formes artistiques les plus “authentiques” étaient souvent nées de l’interaction avec d’autres cultures. Par exemple, la musique traditionnelle balinaise était en fait très influencée par la musique de la Cour de Java; dans les années 30, des artistes et ethnomusicologues allemands et hollandais avaient redécouvert une ancienne pratique médicinale exprimée par la danse, le Kecak, qu’ils ont aidé à introduire comme une forme artistique à part entière, et qui aujourd’hui est fermement identifiée comme une danse traditionnelle balinaise, y compris par les balinais eux-mêmes.

Spectacle de danse Kecak au temple d'Uluwatu, sur l'île de Bali, le 28 février 2015.
Image : REUTERS/Beawiharta


L’authenticité, semble-t-il, est une notion subjective. La phénoménale couverture médiatique en France de la mort et des funérailles nationales de Johnny Halliday, en décembre dernier, démontrent l’immense influence d’un artiste qui pour tant de français représentait ce que c’était d’être français. L’ironie de cette situation est que c’était l’utopie de l’Amérique que l’« Elvis Français » représentait qui le rendait tellement aimé par les français, alors que pour les américains—pour ceux d’entre eux qui en avaient entendu parler—il n’était jamais assez français.

Il est malhabile, donc, de dépeindre l’identité et la culture de manière linéaire. La culture est intrinsèquement créée à travers l’échange. Elle est constamment en mouvement. Il est indéniable que les cultures ont des caractéristiques distinctes; mais d’exagérer ou de sous-estimer leurs liens historiques et contemporains avec le monde environnant est dangereux.

Nous semblons être aujourd’hui partagés entre deux extrêmes. D’un côté une mondialisation qui homogénéise les cultures, d’un autre une recrudescence de nationalisme qui promeut des visions d’identités pures et singulières. Toutes deux compromettent la diversité.

Comme l’évoque Steven Feld dans son ouvrage pionnier « A Sweet Lullaby for World Music », il y a une contradiction dans un terme comme « musiques du monde » qui cherche à la fois à montrer la richesse des traditions musicales du monde et en même temps à mettre toute cette diversité dans un même pot; c’est comme si on voulait exprimer, consommer, s’approprier ou même exploiter la culture des autres sans volonté de réciprocité. D’un autre côté, les mouvements populistes utilisent la culture comme un élément de division à travers des récits identitaires magnifiés.

La diversité est trop complexe et ne peut plus être simplement gravée sur un disque. Les fractures sociales, politiques et économiques dont nous prenons conscience aujourd’hui sont avant tout des fractures culturelles. Elles ont leurs racines dans la tension entre le sentiment d’abandon et celui d’appartenance.

Se remettre à nous écouter les uns les autres avec attention et curiosité

Aujourd’hui je me demande comment aider mes deux petites filles à naviguer dans un monde tellement diffèrent de celui dans lequel j’ai grandi. Je veux qu’elles apprennent à être prudentes face aux idées simplistes qui créent des antagonismes : la culture peut être bonne tant qu’elle est ancrée dans le dialogue et dans la dignité mais peut virer à l’indigeste lorsqu’elle est manipulée à des fins d’exploitation de l’autre ou de division; que nous devons être ouverts à réexaminer ce que nous pensons savoir sur nos peuples et sur nos histoires; et que si nous voulons créer des ponts pour le futur, nous devons nous pencher sur la question de l’appartenance.

Ces magasins de disques que j’ai connus n’existent plus. Aujourd’hui nous avons des chansons sur Spotify préparées pour nous sur la base de ce que nous avons pu acheter quelque part sur Internet. Les playlists de « musiques du monde » ont été remplacées par des playlists d’ambiance et d’humeur du moment. Peut-être pensons-nous en savoir assez sur le monde, et qu’il est temps de se concentrer sur nous et sur ceux qui ont les mêmes envies et manières de vivre. Mais peut-être est-il temps plutôt de se remettre à réellement nous écouter les uns les autres, avec attention et curiosité, à travers la musicalité de nos accents ou le rythme de nos différents parcours; de prendre du recul, de suspendre son jugement, et de voir combien de nous-même nous pouvons voir refléter dans les autres.


Artistes et leaders culturels participeront au World Economic Forum de Davos 2018 pour aider à « construire un avenir commun dans un monde fracturé », comme le veut le thème de l’événement. En apprendre plus ici et suivre sur
Facebook.