Pendant trop longtemps, la maximisation des profits a été le discours dominant du marché. Les entreprises ont fait de la redistribution des bénéfices aux actionnaires leur priorité et se sont concentrées sur les résultats financiers. Elles ont considéré les droits de l'homme, les questions environnementales et les réformes de la gouvernance comme des paramètres extérieurs.

Les entreprises ont parcouru le monde, dégageant de la valeur partout où elles le pouvaient, quel que soit le prix - humain ou environnemental. Les sociétés pétrolières et minières ont inondé l'Afrique et négocié des concessions d’exploitation avec peu, voire pas de transparence ; les sociétés du secteur de l'habillement ont délocalisé leur production dans d’autres états pour tirer parti de lois du travail laxistes ; et les banques se sont livrées à des pratiques de prêt dangereuses et abusives, laissant de nombreuses personnes profondément endettées.

Les mauvais traitements ne sont pas monnaie courante, mais il faut s'y attendre. À l'exception de récentes tentatives, relativement sporadiques, les gouvernements n'ont pas fait grand-chose pour répondre à ce problème. Les élus qui prétendent servir l'intérêt public sont souvent plus soucieux de servir les intérêts des entreprises que de les superviser.

Si le comportement non réglementé et peu scrupuleux des entreprises a porté préjudice aux populations et à la planète, il a aussi entraîné une méfiance générale à l'égard des sociétés et créé un sentiment de frustration face à une économie mondiale de plus en plus inégale. La majorité des adultes aux États-Unis (63%) se déclarent insatisfaits de la taille et de l'influence des grandes entreprises, a dévoilé un sondage Gallup 2016. Cette frustration peut se manifester de manière dangereuse dans la réalité politique. Songez à l'élection de Donald Trump, dont la base de l’électorat se sentait, entre autres, insatisfaite et laissée pour compte sur la question de l'économie mondiale.

Dans ce contexte, il faut noter les efforts récents de certains PDG. Le marché a la possibilité de rectifier le tir. En janvier, le PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, a envoyé une lettre à d’autres PDG, intitulée « A Social Purpose » (« Le service du bien commun »).

Larry Fink y demande aux PDG de voir plus loin que la maximisation des profits à court terme et de plutôt se concentrer sur la valeur à long terme. Ils doivent aborder les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance de leurs activités. De plus, il met les PDG au défi d'adopter une approche axée sur les parties prenantes, plutôt que de se concentrer uniquement sur les actionnaires.

Des études confirment le raisonnement de M. Fink. Des corrélations positives entre la performance financière des entreprises et les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) ont été relevées dans 90 % des 2 000 études empiriques menées dans un rapport de 2015, rédigé par Deutsche Asset & Wealth Management et l'Université de Hambourg.

Les investissements socialement responsables ont considérablement gagné du terrain au cours des dernières années et représentent aujourd'hui plus de 8 billions de dollars d'investissements. L'effet combiné d'une entreprise telle que BlackRock, qui gère 6 billions de dollars et de ces communautés d'investissement socialement responsables, se traduirait par des fonds de 14 billions de dollars disponibles pour les entreprises qui s'engagent à apporter une contribution positive à la société.

Ce « tournant moral » n'appartient pas seulement à M. Fink. Songez au langage utilisé par des PDG comme Tim Cook, confiant au New York Times qu'il croyait en la « responsabilité morale » des PDG « pour aider la croissance de l'économie et la création d’emplois, et pour apporter une contribution à ce pays et aux autres pays où [ils] font des affaires ».

Prenez les actions de Brad Smith, président et directeur juridique de Microsoft, qui, face au constat d’un recul sur la protection des travailleurs sans papiers par l'Administration Trump, a publié une mise en garde sur la façon dont Microsoft défendrait les employés ciblés et « s’allierait à d'autres entreprises et au monde des affaires en général pour défendre farouchement les droits légaux de tous les Dreamers ». Jeff Bezos, PDG d'Amazon, s’est également exprimé, en annonçant en janvier un don de 33 millions de dollars au programme TheDream.US, pour financer 1 000 bourses d'études universitaires pour les Dreamers.

La moralité fait peut-être son entrée sur le marché, et il était temps. Pendant des années, les groupes de la société civile et les médias ont mis en évidence les impacts et les déséquilibres causés par un capitalisme débridé. Ce travail, conjugué aux pressions exercées par les consommateurs et les investisseurs, a créé un terrain fertile où les PDG avisés peuvent planter leurs propres drapeaux.

C’est déjà une très bonne chose, mais ce n’est pas suffisant.

Bon nombre de ces PDG se sont concentrés sur des questions politiques clés qui ont trouvé un écho auprès de leurs consommateurs et investisseurs. Cependant, ils ont ignoré d'autres questions urgentes en matière de droits de la personne, d'environnement ou de gouvernance au sein de leurs propres entreprises. L'évasion fiscale, par exemple. Il est difficile de comprendre comment un PDG peut parler de responsabilité morale tout en dirigeant une multinationale qui profite des paradis fiscaux et des niches fiscales. Pensez également aux conditions de travail dans les usines de production. Il est difficile de justifier d’une responsabilité morale sans aborder des questions systémiques telles que le travail forcé dans la chaîne d'approvisionnement d'une entreprise.

Les PDG doivent comprendre que la moralité ne peut être estimée uniquement sur la base de déclarations et d’engagements, mais aussi sur la preuve que l’entreprise s'attaque aux problèmes des droits de l’homme, de l'environnement et de la gouvernance dans ses propres activités.

Néanmoins, ce tournant moral pourrait se propager. Le leadership de PDG tels que Larry Fink peut rendre tout cela réel.