En 2015, l'économie mondiale a produit 93 milliards de tonnes de déchets soit 35 kilos par personne et par jour. Si l'on veut sauver vraiment la planète de la sixième extinction qu'on lui promet, l'économie circulaire est la seule bonne réponse, car compatible avec la croissance et les défis environnementaux et climatiques auxquels le monde est confronté. Par Philippe Mabille, directeur de la rédaction.

Gaïa est une planète fictive imaginée par Isaac Asimov dans le cycle de Fondation, un roman de science-fiction qui raconte la chute et la renaissance d'un empire galactique tombé pour n'avoir su prévoir l'épuisement de ses ressources, alors que sa population se compte en milliards de milliards.

La planète Gaïa, dont le nom s'inspire de la mythologie grecque (la « déesse mère » ou la « Terre-Mère »), est « vivante » : elle communique avec tous les membres qui la composent : minéral, végétal ou animal (humain). La paix et l'harmonie règnent dans cette utopie écologiste dans laquelle les ressources sont recyclées en permanence. Très tôt, l'hypothèse Gaïa a inspiré les écologistes : le britannique James Lovelock utilise dès 1970 le nom de la déesse mère pour personnifier « la Terre comme un être vivant ». Selon lui, la Terre est un système intelligent, autorégulé et dont la finalité ultime est de préserver la vie.

«Make our planet great again »?

Gaïa inspire aussi le mouvement New Age et l'idée de l'anthropocène, selon laquelle les êtres vivants ont une influence sur la totalité de l'écosystème dans lequel ils se trouvent. Le débat sur l'origine humaine du réchauffement climatique en est une des illustrations.

Qu'est-ce que Gaïa nous dit à l'heure où Emmanuel Macron se pose en leader du monde green avec son slogan : « Make our planet great again » ? Force est de constater que c'est un sujet qu'il porte personnellement : en 2006, lors de la signature des quatre premiers engagements pour une croissance verte, il avait qualifié l'économie circulaire d'« enjeu stratégique » et le candidat à la présidentielle a affirmé sa volonté de faire de la France une économie « 100% circulaire » avec un nouveau modèle économique compétitif.

Effets d'échelle considérables

Au niveau mondial, une économie pleinement circulaire permettrait de réduire de presque un tiers la pression sur les ressources planétaires. Et d'éviter plus de 70 % des émissions de gaz à effet de serre, selon le « Circularity Gap Report ». Les effets d'échelle sont considérables : en 2015, l'économie mondiale a produit 93 milliards de tonnes de déchets soit 35 kilos par personne et par jour. Comment traiter une telle quantité de ressources ? Telle est l'une des nombreuses questions à résoudre... C'est un sujet d'investissements, d'innovations et de volonté politique.

Pour faire tourner l'économie circulaire plus rond, tous les acteurs du secteur le disent, il faut passer à une échelle industrielle. Problème, la baisse des coûts du pétrole a porté un coup à la rentabilité du secteur du recyclage, et il faut donc prendre des mesures volontaristes. C'est tout l'enjeu de la feuille de route sur l'économie circulaire que Brune Poirson, la jeune secrétaire d'État auprès de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, va présenter début avril.

TVA circulaire, taxe carbone... que faire ?

Beaucoup d'idées « circulent » : instaurer une « TVA circulaire », réduite à 10 % pour la part des matières recyclées incorporées dans les produits ; utiliser le levier de la commande publique ou subventionner les secteurs qui s'engagent volontairement ; soutenir les initiatives locales et les startups qui fleurissent en marge de l'économie sociale et solidaire. La vraie bonne idée, portée au niveau européen par Emmanuel Macron - mais il est bien seul - serait d'instituer une taxe carbone, assortie d'une taxe aux frontières pour les pays qui ne l'appliquent pas : une forme vertueuse de protectionnisme environnemental, qui rentabiliserait le recyclage, mais qui soulève les mêmes difficultés que la taxe sur les transactions financières. Appliquée à l'échelle d'un seul pays, cela rend les entreprises nationales sous-compétitives sans résoudre en rien le problème mondial.

Écologiquement et économiquement rentable

Une chose est sûre : il faut accélérer. Une économie plus circulaire, c'est écologiquement et économiquement rentable ; c'est une ressource minière inépuisable ; c'est un gisement d'emplois non délocalisables ; ce sont des matières premières que l'on n'achète pas, c'est donc bon pour la balance commerciale ; c'est, dans le cas des « terres rares » (dont sont issus les composants de nos smartphones), un enjeu géostratégique, alors que la Chine est en train de s'en construire le monopole ; c'est enfin une source d'économies, car certaines matières secondaires sont déjà moins chères à produire que la matière première. Depuis la fin des années 1960, le mouvement écologiste s'est structuré autour de la dénonciation de la croissance et de la consommation de masse.

De Mark Twain à Elon Musk en passant par le Club de Rome

L'un des héraut de l'écologie politique est l'Américain Mark Twain qui définit la civilisation matérialiste comme « une suite infinie de besoins dont on n'a pas besoin ».

Face à l'évidence de l'épuisement relatif des matières premières, la première réponse a été celle du Club de Rome, dont le rapport Meadows (« Halte à la croissance ? ») publié en 1971 préconisait une « croissance zéro », terme inventé en 1973 par le Français Alfred Sauvy. Si l'on veut éviter cette impasse économique, expérimentée dans quelques « grandes démocraties » (sic) comme Cuba, la Corée du Nord ou le Venezuela, et sauver vraiment la planète de la sixième extinction qu'on lui promet, l'économie circulaire est la seule bonne réponse, car compatible avec la croissance et les défis environnementaux et climatiques auxquels le monde est confronté. Car, sauf à croire dans le rêve d'Elon Musk ou de Jeff Bezos, qui veulent carrément déplacer l'humanité sur Mars ou ailleurs, au stade actuel de nos connaissances, il n'y a pas de planète B.