L'Afrique est souvent décrite dans les médias comme un continent d'exode massif. Des images d'Africains désespérés à bord de bateaux surpeuplés à destination de l'Europe, ou de migrants bloqués dans des pays de transit comme la Libye, sont affichées sur nos écrans de télévision et d'ordinateur. La peur d’un soi-disant « déluge » de migrants en Europe est alimentée par des reportages au ton sensationnel et unidimensionnel au sujet des migrants africains internationaux.

Ces images, à juste titre, ont attiré l’attention collective sur de graves violations des droits de l'homme et sur les situations dangereuses parfois vécues par ceux qui entreprennent une migration irrégulière. Mais elles établissent à tort une sorte de standard de la migration africaine. Il est urgent de réexaminer la réalité des migrations africaines d’une façon plus équilibrée. On peut se reporter avec profit à ce sujet aux dernières estimations statistiques des migrants internationaux produites par l'ONU.

L'un des aspects les plus frappants des migrants internationaux en Afrique, c’est que la plupart se déplace à l'intérieur de la région. Contrairement à ce qu’affirment les médias, la majorité des migrants africains ne quitte pas leur continent. Ils se déplacent surtout vers les pays voisins.

Entre 2015 et 2017, par exemple, le nombre de migrants internationaux africains au sein de la région est passé de 16 millions à environ 19 millions. Au cours de la même période, le nombre d'Africains quittant le continent a connu une augmentation modérée, puisqu’il est passé d'environ 16 millions à 17 millions.

 le rapport 2018 de l'OIM sur la migration dans le monde
le rapport 2018 de l'OIM sur la migration dans le monde
Image : World Migration Report 2018

Le nombre de migrants africains ayant quitté le continent n'est pas négligeable et a augmenté depuis 1990. Toutefois, la migration infrarégionale reste supérieure à la migration extrarégionale. Plusieurs facteurs clés contribuent à expliquer ce phénomène.

Premièrement, la poussée des migrations internationales en Afrique est en partie due aux efforts déployés par les États africains pour renforcer l'intégration régionale. Les communautés économiques régionales comme la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Communauté d'Afrique de l'Est (CAE) ont fait de la libre circulation des personnes un principe clé de leurs efforts vers une plus grande intégration.

Outre la création de passeports régionaux, la CEDEAO et la CAE ont récemment supprimé l'obligation de visa pour les citoyens des États membres. La CEDEAO a même supprimé les permis de séjour pour ses citoyens. En mars 2018, l'Union africaine a adopté un protocole sur la libre circulation à l'échelle du continent qui, s'il est signé et mis en vigueur par tous les États membres, améliorera considérablement les migrations intra régionales.

Mais l'influence de la libre circulation des personnes n'est qu’un aspect de cette évolution. Pour de nombreuses personnes en Afrique, la seule option viable consiste à déménager dans un pays de la région. La perspective de s'installer dans des pays d'Europe ou d'Amérique du Nord est rapidement tempérée par la réalité des conditions mises à l’obtention d’un visa, qui sont épuisantes, lourdes et très restrictives.

Contrairement aux citoyens de régions plus développées, de nombreux Africains, en vertu des passeports qu'ils détiennent, ne peuvent accéder qu’à un panel réduit de pays. Le tableau ci-dessous résume les indices mondiaux du développement humain, de la fragilité et de l'accès aux visas de certains pays.

Selon le Passeport Index 2018 publié par Henley and Partners, qui classe les passeports en fonction du nombre de pays auxquels leur titulaire peut accéder sans visa, seuls trois pays africains - les Seychelles, Maurice et l'Afrique du Sud - figurent parmi les 100 passeports les plus mobiles au monde. La capacité des personnes à accéder aux pays sans visa reflète largement le statut de développement de leur pays, ainsi que sa fragilité, sa stabilité, sa sécurité et sa prospérité estimées relativement à d'autres pays. Les déplacements et la migration des personnes en provenance de pays en développement et d'États fragiles sont beaucoup plus difficiles.

 Développement humain, fragilité et classement des passeports dans certains paysImage: World Migration Report 2018, basé sur le Programme 2016 des Nations Unies pour le développement ;
Développement humain, fragilité et classement des passeports dans certains paysImage: World Migration Report 2018, basé sur le Programme 2016 des Nations Unies pour le développement
Image : Le Fonds pour la paix, 2018 ; Henley & Partners, 2018.

Dans ce contexte, les accords de libre circulation en Afrique sont particulièrement importants pour les migrants. Un pays comme l'Afrique du Sud, par exemple, dont l'économie est l'une des plus avancées de la région, constitue souvent une alternative pour de nombreuses personnes du continent, et procure des opportunités mais aussi une pression sur la gestion efficace de la migration. Comme le montre la figure ci-dessous, l'Afrique du Sud comptait environ quatre millions de migrants internationaux en 2017, soit le plus grand nombre dans la région.

Les 20 premiers pays africains migrants en 2017
Les 20 premiers pays africains migrants en 2017
Image : World Migration Report 2018, le rapport 2018 de l'OIM sur la migration dans le monde

Avec l'une des populations qui croît le plus rapidement dans le monde, et alors que de plus en plus de pays africains continuent de revoir les conditions d'entrée des citoyens de la région, le nombre de migrants internationaux en Afrique ne montre aucun signe de ralentissement. Comme la migration intra régionale permet aux talents, à la main-d'œuvre et aux jeunes entrepreneurs de rester dans la région, les futurs décideurs risquent de se demander bientôt comment attirer chez eux les migrants d'Afrique.