Il y a soixante et onze ans, le 15 août 1947, l'Inde devenait une nation indépendante. Au cours des décennies qui ont suivi, le pays a réussi à évoluer dans un système international largement créé et guidé par les États-Unis et ses partenaires. Même si cela n’était pas tâche facile pour l’Inde de mener des politiques nationales et étrangères indépendantes au sein de ce système, l'ordre imposé par les Américains restait préférable à celui de l'Empire britannique, dont New Delhi s'était libéré.

Aujourd'hui, ce système mondial est gravement menacé. Washington, tout comme les capitales de l’Union européenne, se retrouve au milieu d’un débat polarisant sur les contrats sociaux de sa société. Les questions sur les inégalités et l’identité nationales ont laissé les États-Unis et leurs alliés incapables de défendre efficacement les valeurs de l’ordre international. Au même moment, l’équilibre des forces économiques mondiales a une fois de plus penché en faveur de l'Asie.

Dans ce contexte mondial en transition, l’Inde a la possibilité de mettre en place un nouveau cadre pour sa sécurité, sa croissance et son développement, ainsi que pour ceux des pays en développement du monde entier. En tant que puissance mondiale grandissante, cela doit être la mission principale de l'Inde dans les décennies à venir.

Un ordre international en pleine transition

La montée extraordinaire des pays d'Asie a entraîné au moins deux nouvelles dynamiques. Premièrement, les frontières politiques - dont beaucoup datent de la colonisation - deviennent progressivement plus perméables grâce à la coopération économique. La convergence des marchés vers le continent eurasiatique facilite l'« union » géo-économique des océans Indien et Pacifique, avec pour résultats de nouvelles dynamiques d’intégration : les cultures, les marchés et les communautés aspirent au développement et à de nouvelles opportunités. Deuxièmement, même si les questions territoriales impliquent l’existence de relations économiques, les divergences politiques demeurent, non seulement pour contester le consensus du passé, mais aussi pour définir ensemble un nouvel ordre.

L'Asie se rassemble sur le plan économique mais menace de se séparer d'un point de vue politique ; dans la région, la croissance entretenue par le marché peine à trouver écho auprès de la large gamme de systèmes politiques.

La Chine est en grande partie responsable de ces deux constats. Tout en offrant une vision politique qui contraste fortement avec « l'ordre international libéral », la Chine fait preuve d'une assurance constante, que ce soit dans la promotion du libre-échange, la levée de nouveaux fonds pour le développement ou la proposition d’un nouveau modèle de développement et de gouvernance mondiale. La perspective que la Chine utilise son influence économique pour faire avancer ses propres normes inquiète l'Inde.

Parvenir à un consensus pour façonner un nouvel ordre

Compte tenu de la rapidité du changement en cours, le défi actuel de l’Inde est de définir un ordre international inclusif et équitable avant le centenaire de son indépendance. Pour y parvenir, le pays doit se préparer à agir en fonction de ses capacités : d’ici le milieu du siècle, il devra renforcer les capacités de l’État, sa puissance industrielle et économique, ainsi que la culture stratégique qui seront nécessaires à son statut de puissance dominante. L’Inde pourrait alors devenir un modèle à suivre pour une grande partie du monde en développement et renforcer la foi dans le libéralisme et l'internationalisme de l'ordre mondial.

Elle a donc besoin d’un « consensus » : une nouvelle proposition qui guidera non seulement sa propre trajectoire pour la plus grande partie du XXIe siècle, mais qui attirera également les communautés du monde entier.

Quels sont donc les principes d'un « consensus de New Delhi » ?

Premièrement, l’Inde doit maintenir et renforcer sa propre trajectoire de croissance économique rapide et montrer au monde qu’elle est capable d’atteindre ses objectifs de développement dans le cadre de la démocratie libérale. Aucun argument en faveur du consensus de New Delhi ne peut être plus puissant et séduisant que le succès économique de l’Inde. Selon les estimations du FMI, l'Inde représente déjà 15 % de la croissance mondiale. Même si près de 40 % de sa population vit dans des conditions de pauvreté, à des degrés plus ou moins importants, et que seul un tiers de ses habitants est connecté à Internet, l'Inde est toujours en mesure de proportionnellement supporter le fardeau économique mondial. Imaginez les possibilités de croissance mondiale si l'Inde pouvait atteindre, voire dépasser, les objectifs de développement durable (ODD).

Les États du monde en développement aspirent à des modèles de croissance pouvant être reproduits, mais ils se trouvent face à un choix binaire entre la démocratie occidentale, qui ne convient pas aux sociétés profondément plurielles et stratifiées, et les systèmes autocratiques qui laissent peu de place aux libertés individuelles.

L’Inde, d’autre part, « est apparue comme un pont entre les nombreux extrêmes du monde », comme l’a fait remarquer l’ancien Premier ministre Manmohan Singh. La culture plurielle et composite de l'Inde, a-t-il déclaré, est « la preuve vivante de la possibilité d'une confluence de civilisations ». Le Programme de développement mondial pour 2030 pourrait en majorité faire partie de l'histoire de la transformation économique intérieure de l'Inde et de son combat pour la diversité et la démocratie.

Deuxièmement, à la lumière de ce qui précède, Delhi doit revendiquer un leadership sur le programme de développement mondial. Il convient de souligner que l'Inde se situe à l'intersection des deux régions les plus dynamiques du monde, l'Eurasie et l'Indo-Pacifique. L'essentiel du financement du développement proviendra de ces régions et y sera investi. Il incombe à l’Inde de s’assurer que ce n’est pas un nouveau moyen de maximiser l’ingérence politique, mais l’occasion d’offrir des possibilités illimitées.

Dans son récent discours au Parlement ougandais, le Premier ministre Narendra Modi a affirmé que « le partenariat de développement de l’Inde sera guidé par les priorités [africaines] », une position qui contraste fortement avec l’orientation évangélique de l’Occident sur les réformes de gouvernance et les politiques économiques de la Chine dans la région. Le cadre du partenariat indien dirigé par les bénéficiaires permettra aux États de trouver des voies de développement économiquement viables et politiquement acceptables. L’Inde doit maintenant exprimer ses intentions et les principes qui façonneront la coopération internationale en faveur du développement dans les jours à venir.

Troisièmement, Delhi doit créer et protéger un espace favorable à une gouvernance mondiale équitable et inclusive. Pendant trop longtemps, le leadership au sein du système international a été considéré comme un laisser passer permettant de monopoliser les biens communs mondiaux. L' Inde a toujours contrecarré cette tendance et s’est imposée en tant que puissance de premier plan ayant toujours gardé intacte la philosophie en laquelle elle croit, « être intéressé par la paix et la tradition de convivialité envers tous », comme l’a déclaré un représentant. Que ce soit en matière de libre-échange, de changement climatique ou de sécurité internationale, l'approche non interventionniste et multilatérale de l'Inde est adaptée au soutien et au maintien de la gouvernance mondiale dans un monde multipolaire : la nouvelle réalité de ce siècle.

Enfin, l'Inde doit conclure un nouveau contrat social entre son propre État, l'industrie et la société civile. Au début du siècle, l’ancien Premier ministre Atal Bihari Vajpayee a déploré que la croissance démocratique de l’Inde ait été freinée par trois échecs : celui du gouvernement dans la prise en compte des opinions de l’industrie, celui de l'industrie dans la reconnaissance des objectifs du gouvernement et leur échec commun dans leur engagement envers les simples citoyens.

Près de deux décennies plus tard, il est d’autant plus impératif que l’Inde corrige ces défaillances. L’essor des technologies de communication de l'information et des chaînes d'approvisionnement mondiales implique que les entreprises et la société civile deviennent des parties prenantes égales si l'Inde veut développer son propre consensus. Cela ajoutera non seulement une plus grande légitimité à la proposition de l’Inde, mais créera également des défenseurs du pays légitimes dans le monde entier.

Pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un État-nation qui se méfie des tendances hégémoniques et s’identifie à la gouvernance équitable des biens communs mondiaux est en mesure de façonner l’ordre international. L’Inde, qui abrite un sixième de la population mondiale, a adopté une philosophie démocratique unique et une politique étrangère définie non seulement par l’intérêt national, mais aussi par la solidarité avec le monde en développement.

En tant que puissance dirigeante, l’Inde doit regarder au-delà des indices bruts de la puissance économique, politique et militaire et élaborer un consensus compatible avec sa vision ancienne et historique du monde.