Des investissements massifs dans une économie et une politique favorables à la lutte contre le réchauffement climatique pourraient générer 26 000 milliards de dollars d’ici 2030, par rapport au scénario « business as usual ». C’est ce qu’assure un rapport publié le 5 septembre par la Global Commission on the Economy and Climate. Une conclusion qui laisse perplexe au moment où de plus en plus d’experts soulignent l’antinomie fondamentale entre climat et croissance.

« C’est plus qu’un simple rapport. C’est un manifeste pour transformer en réalité une croissance et un climat qui soient meilleurs. Le temps décisif est venu de légiférer, innover, gouverner et investir pour un monde plus juste, plus sûr et plus soutenable. » Si cette envolée lyrique vous fait penser à un discours politique, c’est normal. Son auteur n’est autre que l’ancien président du Mexique, Felipe Calderon.

Mais il s’exprime ainsi en tant que président d’honneur de la Global Commission on the Economy and Climate (GCEC), un think tank regroupant plusieurs figures de l’élite politique et économique mondiale. Ses membres comprennent entre autres Paul Polman, PDG de Unilever, Kristalina Georgieva, directrice générale de la Banque mondiale ou encore Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne ministre des finances du Nigeria. Tout ce beau monde s’est réuni autour d’un objectif ressemblant à une gageure : réconcilier croissance économique et lutte contre le réchauffement climatique.

65 millions d’emplois, 700 000 vies sauvées

« Des actions climatiques audacieuses pourraient générer au moins 26 000 milliards de dollars de bénéfices économiques d’ici 2030 », assure donc le rapport en question, présenté le 5 septembre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres. Nous aurions jusqu’à présent sous-estimé les bénéfices d’une croissance « plus propre » et pensée pour le climat, soulignait le même jour la GCEC dans un communiqué de presse.

Dans le détail, les opportunités d’une « économie climatique » tournée vers les activités bas carbone se concentreraient autour de 5 secteurs clés : l’énergie, les villes, la nourriture et l’utilisation des terres, l’eau, l’industrie. Avec la promesse de retombées positives plutôt alléchantes : plus de 65 millions de nouveaux emplois bas carbone générés d’ici 2030, « l’équivalent de l’ensemble des forces de travail du Royaume-Uni et de l’Egypte réunis », précise le communiqué, ou l’évitement de plus de 700 000 morts prématurés à cause de la pollution de l’air, toujours d’ici 2030.

« Les modèles économiques actuels échouent à saisir la puissante dynamique et la forte attractivité de ces nouvelles technologies »

Pour finir d’attiser le désir des gouvernements, la GCEC calcule que le simple fait de réajuster les subventions publiques (en supprimant les subventions aux énergies fossiles d’ici 2025 et redirigeant les subventions agricoles vers des modèles non destructeurs de l’environnement) et le prix du carbone permettrait de générer 2 800 milliards de dollars de revenus publics par an jusqu’en 2030. « Les modèles économiques actuels échouent à saisir la puissante dynamique et la forte attractivité de ces nouvelles technologies et structures. Nous savons que nous avons énormément sous-estimé les bénéfices de ce nouveau scénario de croissance », assure l’économiste britannique Nicholas Stern, également membre de la commission.

2 à 3 ans pour agir

Seule ombre au tableau : c’est maintenant ou jamais. « Nous sommes dans un moment unique qu’il faut saisir », prévient Ngozi Okonjo-Iweala. En clair, les gouvernements, mais aussi les élites économiques ou financières, n’ont que 2 ou 3 ans pour prendre des mesures « audacieuses » qui détermineront les dynamiques des 10 ou 15 prochaines années, dit le rapport.

Des mesures comme accélérer les investissements dans des infrastructures durables, bâtiments, transports mais aussi dans les forêts et zones humides, ou comme augmenter substantiellement le prix du carbone. « Les organismes de développement et les banques devraient doubler leurs investissements dans les infrastructures, afin d’investir à terme 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 », note l’AFP qui relaie également le rapport.

« Prendre au sérieux l’engagement du +2 °C à la fin du siècle rend contradictoire tout plaidoyer en faveur de la croissance du PIB »

Bref, la fenêtre de tir est étroite. Mais l’idée même de vouloir créer une « croissance adaptée au climat » est un oxymore qui laissera sans doute sceptique de nombreux analystes du climat. La croissance du PIB est inéluctablement liée à la croissance des émissions de gaz à effet de serre, expliquait le 1er septembre sur Europe 1 Jean-Marc Jancovici, ingénieur et président du think tank The Shift Project. « Prendre au sérieux l’engagement du +2 °C à la fin du siècle rend contradictoire tout plaidoyer en faveur de la croissance du PIB », renchérit, péremptoire, Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence française de développement. Sans compter l’appel fracassant de Nicolas Hulot qui appelait tout en démissionnant à sortir d’un « modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres ».

Tous partagent au moins avec la GCEC une certitude : il y a urgence à agir. Que ce soir pour générer des milliers de milliards de dollars ou pour lutter contre les autres menaces vitales et planétaires générées par les activités humaines, comme l’effondrement de la biodiversité, la désertification des sols ou la submersion des océans par des tonnes de plastiques et autres perturbateurs endocriniens qui menacent directement l’humanité. Mais la Commission ne précise pas si leur croissance nouvelle pourra résoudre ces menus problèmes.