Technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente et sécurisée, fonctionnant sans organe central de contrôle, la Blockchain introduit une idée révolutionnaire, qui repense la notion même de tiers de confiance. Ainsi, on pourrait la comparer à un livre comptable, dont nous serions tous les récipiendaires, mais dont personne ne pourrait falsifier, ni détruire les informations qui y sont consignées. Deux utilisations de la technologie ont d’ores et déjà rencontré un succès et une adoption globales : les cryptomonnaies et les ICO (Initial Coin Offerings). Les deux ont fait la une des médias ces derniers mois pour des raisons très différentes et divisent les experts.

Les cryptomonnaies dans la tourmente

À l’image du Bitcoin ou de l’Ethereum, les cryptomonnaies ont contribué à faire connaître au grand public le principe de la Blockchain, dans laquelle elles ont vu le jour. Ces monnaies – 100% électroniques et cryptées – stockent leurs informations sur un réseau de fichiers en peer-to-peer décentralisé. Et, alors qu’il y a 10 ans, un Bitcoin s’achetait 0,0001 $, il en vaut aujourd’hui près de 6 000 ! Problème : le cours de ces crypto-actifs est particulièrement volatil, puisqu’aucun acteur financier ne joue le rôle de teneur de marché, les échanges ne sont pas règlementés, elles sont sujettes à des formes de manipulation de cours interdites pour les actions boursières, et trainent de ce fait dans leur sillage une réputation sulfureuse. De plus, une large partie de leur usage est fondée sur l’anonymat, comme démontré par la chute de leur utilisation, en Chine par exemple, lorsque le gouvernement a règlementé les places de marché. Certains considèrent ainsi, à tort ou à raison, qu’ils ne sont qu’un instrument de spéculation sans avenir, quand d’autres voient en eux rien de moins que le futur de la finance.

En 2017, l’engouement autour du Bitcoin a battu des records, puisque sa valeur a été multipliée par 20. Seulement, depuis janvier dernier, la bulle spéculative a explosé. En cause différents éléments : 1) l’irruption de la règlementation en Asie (même si 72% des volumes échangés proviennent de cette région), 2) un marché où tous les coups semblent permis, 3) le piratage de plates-formes d’échanges. Tous ces facteurs ont refroidi l’ardeur des investisseurs. La valeur totale des cryptomonnaies en circulation a chuté, de $825 milliards en janvier 2018 à $200 milliards en septembre, un plongeon de 75% en 8 mois, soit autant que le Nasdaq en 2 ans ½ lorsque la bulle internet a explosé.

La pérennité de la première génération de cryptomonnaies n’est donc pas encore totalement garantie pour l’instant, du moins comme plateformes monétaires grand public et ayant pignon sur rue. Toutefois, rappelons qu’elles sont encore jeunes et peu matures, et pourront évoluer, même si la gouvernance du Bitcoin, la plus importante cryptomonnaie dont le flottant représente 50% du total du marché, souffre d’une gouvernance complexe et presque bloquée.

Par ailleurs, des pays comme l’Iran, le Venezuela ou la Turquie, qui connaissent de forts taux d’inflation, réfléchissent actuellement à créer leur propre cryptomonnaie. D’autant qu’un autre phénomène se développent rapidement autour d’elles, séduisant de plus en plus d’investisseurs : les ICO ou Initial Coin Offerings.

Les ICO ont le vent en poupe

L’ICO est une nouvelle méthode de levée de fonds, fonctionnant sur le principe de l’émission d’actifs numériques (« tokens » ou « jetons » en français), pouvant être échangés contre des cryptomonnaies. Concrètement, plutôt que de réaliser une IPO classique ou d’ouvrir leur capital, des sociétés en phase de démarrage émettent un nombre limité de jetons. Une fois acquis par tout un chacun, ces derniers peuvent être utilisés dans le cadre du service fourni par l’entreprise. En résumé, cela revient à prépayer un produit ou un service, qui va être développé. Bien sûr, le succès d’une ICO repose sur la rareté des tokens proposés.

L’an dernier, les entreprises liées à la Blockchain ont levé 7 fois plus par le biais des ICO (7 milliards d’euros) que via des levées de fonds classiques. Ce phénomène laisse penser que, si les cryptomonnaies perdent actuellement de leur valeur, à moyen terme, le succès des ICO pourrait leur permettre de résister puisque les investisseurs auront à cœur de récupérer leur mise. Pour autant, si les montants des fonds levés par ICO en 2018 demeurent importants ($20 milliards sur les 10 premiers mois), il semble que le marché se structure quelque peu. Ainsi, les sociétés qui lèvent des fonds par ICO sont plus matures que l’an dernier, et les montants levés bien plus importants (EOS $4.2 milliards, Telegram $1.7 milliards).

La France à l’avant-garde des cryptomonnaies

Déjà très populaire en Chine et aux États-Unis, le phénomène ICO prend de l’ampleur en France. Depuis 2014, les start-up tricolores ont lancé 51 levées de fonds en cryptomonnaies et les 16 ICO déjà achevées ont rapporté un peu plus de 130 millions de dollars.

Sensible à ces évolutions, la France semble avoir identifié les enjeux autour de la Blockchain, ce qui pourrait contribuer à booster son économie. Ainsi, dans la loi Pacte – l’article 26 venant d’être adopté – autorise désormais l’AMF à délivrer un visa aux acteurs qui souhaiteraient émettre des jetons destinés au marché français pour le financement d’un projet ou d’une activité. Il s’agit de rassurer les investisseurs et de sécuriser l’acquisition de tokens, en permettant aux souscripteurs de distinguer les offres sérieuses de celles moins transparentes. Ce cadre juridique positionne notre pays à l’avant-garde sur les ICO, aux côtés de la Suisse, qui envisage de créer une bourse pour les cryptomonnaies, afin de réglementer davantage ce marché.

La France est donc à même de créer un environnement favorable aux crypto-actifs et aux ICO, même si la règlementation que la France va instaurer va aussi probablement se traduire par une augmentation des coûts. En tout cas, espérons que cette évolution permettra aux sociétés crypto françaises de se créer et prospérer plus facilement.

La France peut d’ores et déjà se targuer de compter parmi ses start-up la société Ledger, qui propose une gamme de produits de grande qualité pour gérer et protéger ses Bitcoins en toute simplicité – pour le grand public comme pour les sociétés. Ou encore Archos, une autre belle entreprise française, qui distribue une solution de stockage hors ligne de ses cryptomonnaies pour sécuriser ses actifs. Acinq, enfin, développe une technologie qui permet de rendre le Bitcoin plus rapide.

Nous parions que le rôle des cryptomonnaies dans l’économie réelle va continuer de s’accroitre, et que le prochain terrain d’application de la Blockchain à grande échelle est sur le point d’apparaitre.