Les femmes africaines sont les plus grandes entrepreneures au monde avec un taux de 24% des femmes en âge de travailler, révèle la nouvelle étude du WIA Philanthropy -la fondation de WIA Initiative- présentée à Marrakech le 27 septembre dernier et réalisée en partenariat avec le cabinet international de conseil Roland Berger. Anne Bioulac, co-Managing Partner chez Roland Berger et présidente du comité scientifique de WIA Philanthropy, a mené l’étude. Pour «La Tribune Afrique», elle revient sur les points saillants de ce rapport qui étoffe les données disponibles sur l’entrepreneuriat des femmes. Interview.

La Tribune Afrique : Qu'est-ce qui a motivé cette étude ?

Anne Bioulac : Depuis la première édition, nous avons commencé à récompenser les startupeuses. Mais on n'avait pas eu le temps de travailler sur une étude. Cependant les parcours différents que nous avons été amenés à suivre -avec tout aussi bien des projets très technologiques que d'économie informelle-, nous ont donné envie de comprendre ce que représentait concrètement l'entrepreneuriat des femmes en Afrique, quelle était leur apport à l'économie africaine... Aussi à travers cette étude nous avons souhaité comprendre qui elles sont, quelles étaient leurs difficultés, et comment on pouvait les aider, les accompagner pour qu'elles puissent avoir plus d'impact dans le futur.

Selon l'étude, 24% des femmes africaines en âge de travailler son des entrepreneures, soit le taux le plus élevé au monde. Comment êtes-vous parvenu à ces chiffres ?

Nous nous sommes beaucoup appuyés sur le Global Entrepreneurship Monitoring [GEM, l'une des plus grandes études sur l'entrepreneuriat dans le monde, NDLR]. La complexité qui s'est imposée c'est que le GEM n'avait des chiffres détaillés que sur neuf pays africains, lesquels sont déterminés par enquête de terrain, par estimation, etc. Sur 19 pays, le GEM avait des vues un peu plus légères. On est parti de cela en y associant toutes les données de la Banque mondiale sur la situation socio-démographique, celle des femmes, leur place dans la société...

En plus des séries d'interviews que nous avons réalisées, j'ai ensuite travaillé avec mes équipes de data scientist pour créer un modèle de machine learning pour essayer de définir quelle était la place de ces femmes dans l'ensemble de ces pays. Le constat était qu'il se dégageait de fortes corrélations entre les situations, car l'un des messages que nous transmettons dans cette étude, c'est que les femmes entreprennent parce qu'elles n'ont pas toujours accès au marché de l'emploi formel et que c'est une façon pour elles de créer leur emploi, leur revenu, leur destin. C'était donc cela qui nous intéressait. Il y avait beaucoup de données existantes, mais peu sur l'entrepreneuriat des femmes en Afrique.

L'Afrique et le l'Amérique du Sud sont les deux régions au monde où l'entreprenariat des femmes est le plus répandu. On a beaucoup entendu dire lors de la présentation du rapport que la précarité de certaines favorisait leur promptitude à entreprendre. La chose peut-elle juste s'expliquer de cette façon ? Les femmes dans ces régions n'ont-elles pas tout simplement des aptitudes naturelles qui les prédisposent à l'entrepreneuriat ?

On voit bien que dans ces pays-là, les femmes entreprennent. Donc, elles en sont capables. C'est pour cela que je dis qu'elles sont un exemple pour toutes les femmes dans le monde. En France les femmes entrepreneures représentent à peine 7% alors qu'il n'y a pas de raison -elles ne sont pas moins créatives ou courageuses-, cela pousse à s'interroger.

Et au cours de nos analyses, nous avons remarqué que lorsqu'elles ont moins à perdre, les femmes prennent plus de risques. A mon avis, c'est une belle leçon de montrer que les femmes africaines sont capables d'entreprendre et de réussir des choses. Et cela s'explique même sur le Continent. Dans les pays du nord de l'Afrique en l'occurrence, les taux entrepreneuriat féminin sont beaucoup plus faibles. Donc en effet, avec des économies plus structurées, les femmes entreprennent moins. On voit bien qu'il faut pousser les femmes à entreprendre.

Donc oui, la précarité aide. Quand je n'ai rien, je vais chercher ce que je peux faire. Personnellement, j'ai trouvé cela absolument formidable. Et quand on voit les 52 femmes qui sont montées sur scène jeudi soir [Dans le cadre du «Programme 54» de WIA Philantropy, NDLR], c'est extraordinaire. En plus ce que j'ai trouvé très admirable -car nous avons participé à leur sélection- c'est que les femmes étaient certes dans le commerce, mais aussi beaucoup d'implication sociale -l'eau la nutrition l'éducation-, donc elles ont aussi une incroyable conscience sociale et éthique pour le pays.

Il existe des disparités entre les pays et on voit aussi que dans les blocs de pays les critères de différenciation ne sont pas forcément applicables à tous. Qu'est-ce-qui selon vous peut faire la différence dans 5, 10 ans ?

Je pense que, comme on l'a dit dans les recommandations, il y a un vrai enjeu à former les femmes, car c'est une façon de vraiment les libérer. On le voit très bien : en entrepreneuriat, quand on n'est pas éduqué et qu'on ne connait pas les codes, c'est compliqué. On peut réussir localement, mais après pour s'étendre et devenir plus puissant, cela devient difficile. Ce que l'on constate, c'est que ces pays se démarquent par la richesse, le taux d'alphabétisation et d'accès à l'éducation. Il faut donc accompagner l'éducation des jeunes femmes en Afrique pour leur donner les moyens de s'émanciper au maximum.

Quand vous prépariez cette étude, avez-vous aussi analysé l'environnement des affaires en Afrique ?

La présente étude est la première. Mais l'idée est qu'elle soit potentiellement mise à jour tous les ans, pour suivre l'évolution et la transformation de l'entrepreneuriat des femmes. Ce qui est intéressant c'est qu'on avait pris en considération les chiffres de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires dans les différents pays. Et c'est l'un des facteurs qui nous a conduits à comprendre que les femmes entreprennent le plus dans les pays où c'est plus compliqué, parce qu'il y a moins de cadre inscrit...

Au cours de votre analyse, avez-vous remarqué des différences de comportement des gouvernements par rapport à l'entrepreneuriat des femmes ?

En fait nous avons été assez surpris : nous avons regardé les politiques d'égalité sur la promotion des femmes... et nous avons constaté que cela avait très peu d'impact. Et finalement quand les gouvernements commençaient à pousser des lois sur l'équité, l'égalité, on avait moins d'entrepreneuriat. Peut-être parce dans ces contextes, les femmes ont plus accès aux postes plus formels. A ce moment-là, elles peuvent préférer la sécurité de l'emploi pour notamment s'occuper de leurs enfants. Car on le voit bien, les enfants sont aussi l'un des motifs des femmes entrepreneures. Etant responsables de leur progéniture, il leur faut de quoi les nourrir, pourvoir à leur éducation.

Donc en somme, plus le contexte est hostile, plus les femmes entreprennent...

Exactement, je pense que quand elles sont dans un contexte de«cocon», elles se disent : «Ce n'est peut-être pas à moi de le faire». Alors que quand il faut y aller, ces femmes ont un courage et elles se disent : «Je suis un Homme comme tous les autres, il faut que je fasse quelque chose». Pour moi, c'est une leçon formidable pour toutes les femmes.