CAMBRIDGE – Comme le souligne Yuval Noah Hariri dans son ouvrage Sapiens : une brève histoire de l’humanité, les connaissances scientifiques et l’innovation technologique figurent parmi les principaux moteurs du progrès économique. Pourtant, étonnamment rares sont les réflexions sur l’état de la science aujourd’hui, en dépit des nombreux enjeux liés à la mondialisation, à la numérisation des connaissances et au nombre croissant de scientifiques.

A première vue, ces trois tendances semblent positives. La mondialisation crée des connexions entre les scientifiques du monde entier, leur permettant d’éviter les redondances et facilitant la mise au point de meilleures pratiques et de normes universelles. La création de bases de données numériques permet d’évaluer systématiquement la production scientifique et offre une base plus large sur laquelle s’appuyer pour de nouvelles recherches. Et le nombre croissant de scientifiques signifie que davantage de travaux scientifiques sont menés, accélérant le progrès.

Mais ces tendances ne sont qu’une face de la médaille. Pour comprendre la situation, il faut d’abord réaliser que la science est un écosystème. Et comme tout écosystème, elle est soumise à des pressions contradictoires entre acteurs concurrents. Les universités rivalisent pour progresser dans les classements dans le domaine de la recherche. Les revues scientifiques rivalisent pour publier les articles les plus pertinents. Les organisateurs de conférences rivalisent pour attirer les intervenants les plus distingués. Les journalistes rivalisent pour obtenir l’exclusivité des découvertes les plus prometteuses. Et les bailleurs de fonds rivalisent pour découvrir et financer les recherches qui se traduiront par les avancées les plus substantielles en termes de retombées sociales, de sécurité ou de rentabilité.

Comme dans le monde naturel, cette concurrence complexe permet la production des « biens » et des « services » de cet écosystème. Les écosystèmes naturels produisent des biens sous la forme des matières premières et des services tels que la conservation de l’oxygène dans l’atmosphère, la pollinisation des plantes, l’épuration naturelle de l’air et de l’eau et même en étant une source d’inspiration et de beauté pour les êtres humains.

Les biens de l’écosystème scientifique sont les connaissances indépendantes, condensées et évaluées par des pairs qui portent nos économies et sociétés. Ses services comprennent l’amélioration de notre compréhension du monde et des cadres les plus favorables au progrès, nous permettant ainsi d’innover et de résoudre les problèmes.

L’écosystème scientifique sert également nos intérêts de manière plus difficile à cerner. Il suscite en nous une appréciation de la beauté des mathématiques, une croyance dans les vertus inhérentes à l’éducation, une conviction de la valeur intrinsèque de communautés intellectuelles transnationales et un intérêt pour les débats érudits.

Les bailleurs de fonds, comme les gouvernements, sous-évaluent pourtant ces services essentiels de l’écosystème scientifique. Et les trois tendances mentionnées plus haut – la mondialisation, la numérisation des connaissances et le nombre croissant de scientifiques – exacerbent ce problème.

A mesure que la mondialisation amplifie la concurrence, elle renforce également certains points de vue – notamment ceux dictant les domaines de recherche qui méritent les financements les plus importants. Lors de réunions avec des représentants de gouvernements dans le monde, j’ai pu le constater personnellement. Ils affirment l’importance de la science pour l’avenir de leur pays et citent ensuite les domaines dans lesquels leur nation est « seule » à la pointe de la recherche. Ces domaines sont généralement les mêmes partout.

De même que certains sujets en vogue dans les médias peuvent finir par accaparer l’attention de l’opinion publique, les domaines scientifiques en vogue attirent la plus grande partie des fonds destinés à la recherche. Le financement de recherches analogues dans les mêmes domaines réduit l’efficacité de chaque investissement et ce comportement grégaire des donateurs pourrait même empêcher certaines avancées importantes, qui se produisent souvent en combinant les résultats de programmes de recherche apparemment sans rapport.

La numérisation des connaissances a démultiplié ces effets. La monnaie du monde scientifique est la citation – c’est-à-dire la mention par un scientifique des travaux publiés d’un collègue. Maintenant que les publications scientifiques sont numérisées, les citations peuvent être comptabilisées instantanément et les scientifiques classés en conséquence.

L’indice-h, par exemple, qui a pour but de quantifier la productivité et l'impact d'un scientifique en fonction du niveau de citation de ses publications, est devenu une sorte de monnaie. Si l’indice-h des scientifiques est devenu leur bitcoin – convertible en salaires et bourses de recherche – les citations sont la blockchain dont ils dépendent. A nouveau, les mêmes chercheurs effectuant le même genre de travaux sont récompensés de manière disproportionnée, laissant moins de place à ceux qui ne bénéficient pas du même niveau d’estime quantifiable.

Cette tendance est de plus aggravée par l’accroissement du nombre de scientifiques. Demandez à une assemblée de chimistes combien de collègues ils ont dans le monde et personne ne saura vous répondre. Demandez leur combien d’entre eux sont nécessaires, le résultat sera le même. Ce qui est par contre certain est que le nombre de scientifiques augmente à un taux supérieur à la croissance démographique mondiale.

Davantage de scientifiques ne signifie pas nécessairement plus de découvertes scientifiques. Ils peuvent toutefois provoquer – par le biais de la concurrence au sein de l’écosystème – une inflation de l’indice-h, tout comme faire fonctionner la planche à billets peut donner lieu à des tensions inflationnistes.

Compte tenu de ces tendances, les scientifiques se sont sentis de plus en plus obligés ces dernières décennies à faire valoir leurs travaux de manière excessive, au moyen d’auto-citations. Dans cet écosystème scientifique complexe et interconnecté, il n’est pas aisé de trouver une bonne solution. Certaines dynamiques méritent toutefois d’être étudiées.

En premier lieu, encourager la diversité – des institutions, des mécanismes de financement et des angles de recherche – est fondamental pour prévenir une conformité ennemie de l’innovation. Pour être résilients, les écosystèmes ont besoin de diversité. Cette démarche innovante pourrait être portée non seulement des nouveaux géants richissimes du Web, mais également par le crowd-sourcing (ou production participative) et par des bienfaiteurs disposant d’importants moyens technologiques.

A cette fin, il serait envisageable de créer une nouvelle profession, sous forme de commissaires ou de conservateurs de la science, comme il existe des conservateurs de musée, capables de voir au-delà des sujets en vogue pour trouver des liens surprenants, mais prometteurs entre différents domaines de recherche, ainsi que des résultats divergents qui méritent d’être étudiés plus avant.

Enfin, l’indicateur unidimensionnel des citations doit être complété par d’autres indices qui donnent un tableau plus détaillé et complexe des travaux scientifiques. Ce n’est qu’alors que la multitude de nouveaux talents qui rejoignent chaque année les rangs de chercheurs dans le monde pourront contribuer de manière significative au progrès de la science, et ainsi au progrès de l’humanité.