L’histoire est ponctuée de transformations consécutives à des disruptions technologiques. Les entreprises (en tout cas celles qui ont survécu !) ont de tout temps pris l’habitude de s’adapter à des innovations de rupture – c’est l’essence même de la stratégie que de savoir anticiper ces évolutions. Comprendre en quoi la transformation digitale actuelle diffère des précédentes transformations technologiques est donc fondamental. DigiLence partage ici les conclusions de l’université d’été de la DigiLence Academy qui s’est tenue début septembre 2018.

De la transformation numérique à la transformation digitale

Plus près de nous, c’est-à-dire depuis 30 ans, la combinaison Internet + Mobile + Portable a significativement modifié le fonctionnement des entreprises. Cette transformation est communément appelée « numérique », car elle substitue la plupart des flux papier par leurs doubles numériques. Des ERP (dont le plus emblématique est SAP) ont contribué à rationaliser les données au sein des entreprises. Cette transformation n’a cependant pas modifié les modèles économiques : elle s’est traduite principalement par des gains administratifs et opérationnels, et une réactivité accrue. L’accroissement des volumes de données a porté sur de la donnée transmise, souvent recopiée sur les systèmes de chaque partie prenante.

La transformation digitale, bien qu’issue de la précédente transformation numérique, est de notre point de vue très différente : c’est celle de la donnée partagée – d’où l’anglicisme digitalisation, de l’anglais digit, qui évoque la codification binaire de la donnée. On peut la regrouper en 3 formes :

*L’accès aux données homme / machine : les données de l’entreprise sont maintenant partagéesdirectement au sein d’un écosystème. La norme est devenue le mode ATAWADAC [1] pour se connecter directement aux systèmes des entreprises.

*La communication machine / machine : la donnée est transformée en réalité virtuelle, en réalité augmentée, en réalité tout court (avec les imprimantes 3D) ; les capteurs (internet des objets) communiquent directement entre eux et avec les ordinateurs. Cette multiplication des flux automatiques de données augmente les volumes dans des proportions hallucinantes. L’intelligence artificielle permet de les synthétiser en tendances beaucoup plus précises et/ou prédictives. La blockchainpermet de rendre la donnée infalsifiable, et permet donc son partage.

*La plateformisation, qui permet à tout acteur économique d’utiliser des briques technologiques disponibles sur le marché à bas prix.

À l’origine de ces progrès technologiques, on trouve les progrès issus des sciences mathématiques. L’élément remarquable de ces 3 composants d’innovation est leur coût d’usage devenu abordable – grâce notamment à l’infrastructure (Internet + Mobile) issue de la précédente transformation « numérique », mais aussi de la puissance de calcul.

[1] Acronyme qui signifie AnyTime, AnyWhere, AnyDevice, AnyContent : toute partie prenante a maintenant un accès entièrement informatique avec tout type d’information.

Quelles sont les conséquences pour les entreprises ?

Nous avons identifié avec notre comité stratégique technologique plusieurs grands impacts sur la stratégie des entreprises :

*Les ventes peuvent maintenant être individualisées : les contraintes industrielles avaient conduit Henry Ford à dire : « Les clients peuvent choisir la couleur de leur voiture pourvu qu’elle soit noire. » Les progrès de l’industrie 4.0 et de la logistique sont tels qu’il devient possible de personnaliser les ventes dans des conditions économiques acceptables. Le DDMRP[2] prend toute son importance et tire les flux de production ; celui qui a un élevage de homards en Bretagne peut maintenant, depuis son canapé, vendre une tonne de homards en 2 heures sur Internet et les faire livrer à domicile.

*Cette surabondance de l’information se répercute sur le management, qui utilisait l’expérience pour décider avec de l’information parcellaire : le capitaine de l’Hermione du XVIIIème siècle n’avait guère que son intuition et le vol des oiseaux pour choisir sa route. Celui de sa réplique du XXIème siècle dispose sur le monde qui l’entoure d’informations satellitaires beaucoup plus précises pour lui permettre de choisir les meilleures trajectoires.

*Tous les intermédiaires qui vivaient autour de l’écoulement de stocks « poussés » vers les clients ou pour délivrer une information maintenant surabondante et démonétisée doivent repenser complètement leur valeur ajoutée. L’abaissement du coût d’accès aux technologies a largement fait tomber les barrières à l’entrée : la combinaison Booking + AirBnB + Tripadvisor a permis à des milliers de petits acteurs de devenir aussi visible que le groupe hôtelier Accor, qui a dû revoir entièrement sa stratégie.

*Les digital natives prennent chaque année un an de plus et constituent une part croissante des salariés et des clients ; le digital est leur mode naturel de fonctionnement. Ils ont pris l’habitude d’utiliser sans posséder. Ils sont nés dans un contexte mondialisé. Leur comportement comme acheteur, collaborateur ou citoyen a profondément évolué par rapport aux générations précédentes. Ils n’ont pas connu les conflits des nations ou des idéologies politiques – les marqueurs traditionnels de la société ont volé en éclat et ils n’ont connu que les conflits des ethnies et des religions issus de l’évolution de la société.

[2] Demand Driven Material Requirement Planning : logistique tirée par la demande

Et les enjeux de cette transformation digitale ?

Il faut d’abord bien comprendre la particularité de la transformation actuelle par rapport à la précédente : la disruption d’origine informatique n’est plus opérationnelle mais stratégique et modifie la relation avec le monde extérieur. Une autre complexité de cette transformation est sa fluidité : les briques technologiques se démultiplient et augmentent ainsi les menaces de manière spectaculaire dans un environnement qui devient beaucoup plus fluide ; pour les transformer en opportunités, les entreprises doivent devenir agiles et créatives et saisir les bonnes briques technologiques.

Il est communément admis que 60 % des projets de transformation échouent pour de multiples causes – nous en avons recensé 45, dont une partie significative sont issues d’une insuffisante flexibilité et créativité. Ce bouleversement de nature stratégique conduit à exprimer différemment les savoir-faire de l’entreprise aux nouveaux codes du digital, ce que nous appelons la redistribution créatrice. Il ne s’agit pas de s’adapter de manière ponctuelle : il faut se réinventer et devenir durablement agile.

Comment imaginez-vous la place de l’humain dans un univers très digital ?

La multitude des possibles permis par des briques technologiques qui elles-mêmes évoluent et interagissent, et l’abaissement des barrières à l’entrée vont conduire à un monde beaucoup moins statique qu’auparavant.

Les principaux freins à ce dynamisme sont la capacité de l’Homme à appréhender cette évolution et le coût de remplacement de technologies vite obsolètes. Ainsi celui qui devient durablement agile et créatif remporte la mise. On va vers un monde fait d’alliances, d’écosystèmes et donc de confiance.

Agilité, créativité, confiance : il est évident que la place de l’Homme dans ce nouveau monde est centrale. Et ça, c’est une autre différence considérable par rapport à la précédente transformation numérique.