Seize entreprises européennes de différents secteurs d’activité se regroupent au sein du "Corporate Forum on Sustainable Finance", un réseau qui entend contribuer activement au développement des outils de financement verts. Xavier Girre, directeur financier d’EDF, détaille pour "La Tribune" leurs motivations et leurs objectifs.

La finance verte, qui a vocation à couvrir le financement de la transition vers une économie bas-carbone à l'échelle mondiale, est en plein essor.

Depuis qu'en 2015, le Conseil de stabilité financière (FSB)*, par la voix de son président Mark Carney (par ailleurs gouverneur de la Banque d'Angleterre) a mentionné un risque potentiellement systémique attaché au changement climatique, la dynamique a peu à peu atteint l'ensemble des acteurs: investisseurs, gestionnaires d'actifs, fonds de pension, banques, assureurs, et même banques centrales.

Et les travaux vont bon train pour élaborer un cadre lui permettant de s'épanouir en évitant les dérives. Les recommandations du groupe de travail TFCD (Task Force on Climate Disclosure), installé lors de la COP21 par le FSB pour mettre en avant la transparence financière climatique et rendre les marchés plus efficaces et les économies plus stables et résistantes, ont été présentées au G20 de juillet 2017.

Au niveau européen, après un premier rapport remis au printemps 2018 par le Groupe d'experts de haut niveau (HLEG, pour High Level Expert Group), formé en décembre 2016, la Commission planche désormais sur la mise en place d'une stratégie globale de finance durable dans l'Union européenne.

Un outil essentiel pour les entreprises face au défi climatique

Mais les entreprises souhaiteraient que cela aille plus vite encore. Surtout, elles comptent bien jouer un rôle dans ce développement.

C'est pourquoi, il y a un an, lors du One Planet Summit organisé en décembre 2017 à Paris par Emmanuel Macron, neuf d'entre elles avaient pris l'engagement de placer ces émissions vertes au cœur de leur stratégie financière.

« Cela donne de la visibilité aux investisseurs, et permet au marché de gagner en profondeur et en maturité », Xavier Girre, directeur financier de EDF, l'un des signataires.

Aujourd'hui, elles sont seize à se regrouper au sein du "Corporate Forum on Sustainable Finance". Issues des secteurs de l'énergie (EDF, EDP, Enel, Engie, Iberdrola, SSE, Ørsted), des transports (SNCF, RATP Group, Ferrovie dello Stato Italiane), des infrastructures (Société du Grand Paris, Tennet, Terna, Tideway) et de l'immobilier (Icade, Vasakronan), elles représentent en volume les deux tiers des obligations vertes émises en Europe.

« Nous partageons la même conception du rôle positif que peuvent jouer les entreprises dans la lutte contre le changement climatique, et du rôle central de la finance verte », précise Xavier Girre.

La finance durable offre aux groupes ayant d'importants besoins de financement (comme EDF dont la dette obligataire s'élève à environ 50 milliards) des possibilités de diversification. « Nous avons déjà opéré des diversifications en devises, par exemple en yen, en maturité et en green bonds », rappelle Xavier Girre.

Les green bonds, en particulier, pour lesquels il existe chez les investisseurs des poches dédiées, permettent d'allouer des fonds spécifiquement à certains actifs. « Chez nous, les obligations vertes servent à financer de nouveaux investissements de production hydrauliques, solaires ou éoliens, sur lesquelles nous nous engageons à un reporting concernant, entre autres, les émissions de CO2 évitées », précise-t-il.

Ainsi, les 4,5 milliards d'euros de green bonds déjà émis par l'électricien - ce qui en fait l'un des plus grands émetteurs corporate - ont permis de financer « une centaine d'opérations hydrauliques et plusieurs dizaines d'autres dans le solaire et l'éolien, qui permettent d'éviter l'émission de 4,5 millions de tonnes de CO2 par an ».

Conditions préférentielles pour les obligations vertes

Ce réseau de seize entreprises, qui a vocation à s'élargir, représente le tiers du volume mondial des obligations vertes corporate (c'est-à-dire émises par les entreprises) et les deux tiers des émissions corporate européennes. Son originalité et sa puissance viennent de sa composition intersectorielle qui, estime Xavier Girre, « nous donnera d'autant plus de poids pour prendre des positions ».

Car, à l'heure où s'élabore le cadre réglementaire dans lequel la finance durable sera amenée à se développer ces prochaines années, ces industriels ont des choses à dire.

« De façon générale, notre souhaitons promouvoir l'expression des entreprises émettrices, qui sont des parties prenantes essentielles, insiste le directeur financier. Nous souhaitons notamment que les meilleures pratiques observées au sein du forum puissent servir à élaborer les standards à venir de ces green bonds. »

Autre cheval de bataille des corporate : « Etudier des conditions préférentielles pour les obligations vertes, dans la mesure où les engagements pris en matière de reporting constituent une garantie de qualité pour les investisseurs. »

Les green bonds ne sont pas les seuls outils de financements durable

Aussi dynamiques soient-ils, les green bonds ne sont pas les seuls outils de financement durable. On voit également apparaître des « emprunts à impact », susceptibles de financer des projets plus larges que les obligations vertes, mais dont les taux sont indexés sur certaines performances ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) de l'entreprise, décidées avec l'investisseur.

« Après avoir été le premier corporate à émettre un green bond, nous avons été les premiers à émettre en yen, puis à signer, en mai 2017, un accord de facilité de crédit avec un taux d'intérêt lié à des performances ESG », témoigne Xavier Girre. Le groupe a réitéré cette année avec la syndication auprès de 24 banques d'une ligne de crédit de 4 milliards, une première à cette échelle.

Au-delà des aspects strictement financiers, le recours à la finance durable s'inscrit dans la gouvernance des entreprises. « Chez EDF, nous avons à cœur de faire preuve de transparence et de cohérence entre nos modes de financement, aussi bien green bonds qu'emprunts à impact, et notre stratégie », explique ainsi son directeur financier.

« C'est aussi important en interne, vis-à-vis de nos opérationnels. Nous commençons d'ailleurs à introduire ces objectifs ESG en interne dans l'évaluation de nos managers. »