PRINCETON/VIENNE – Les climatologues nous avertissent du danger que représente le réchauffement climatique, mais le monde ne réagit guère. En octobre, le rapport spécial du GIEC (le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) lançait un cri d'alarme : si le réchauffement climatique dépasse de plus de 1,5°C son niveau de l'ère préindustrielle, un objectif fixé par l'Accord de Paris sur le climat, les conséquences en seront catastrophiques en terme de santé, de qualité de vie, d'accès à l'eau et de sécurité. Or, si nous restons sur la trajectoire actuelle, le réchauffement atteindra 3°C.

Le mois suivant, en novembre, le Quatrième rapport national d'évaluation du changement climatique publié par le Programme de recherche américain sur le changement climatique (USGCRP) indiquait que sans action immédiate pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, l'économie américaine sera sérieusement affectée. Mais le président Trump et son gouvernement paraissent totalement indifférent.

Comment se fait-il que nous ayons fait si peu face à la menace d'une catastrophe climatique qui se rapproche lentement ? Les sciences sociales se sont penchées sur cette question, c'est notamment le cas de l'IPSP, le Panel international sur le changement social (nous appartenons tous deux à son Comité de pilotage), qui analyse la justice sociale et l'égalité dans de nombreux domaines. Il conclut dans un livre (Un manifeste pour le progrès social) et un rapport (Repenser la société pour le 21° siècle) récents, que pour faire face à la menace climatique, il faut traiter simultanément les problèmes sociaux et politiques.

Si on les ignore, les problèmes sociaux peuvent engendrer des désordres et affaiblir ainsi la volonté politique de lutter contre le réchauffement climatique. Le 15 décembre en Pologne, les représentants de prés de 200 pays sont parvenus à un compromis sur les modalités d'application de l'Accord de Paris, mais ce dernier pourrait être mis en danger par des mouvements de protestation.

Aux USA et au Brésil les électeurs en colère en raison de questions socioéconomiques ont élu des dirigeants hostiles à la lutte contre le réchauffement climatique. En France, des manifestants sont descendus dans la rue pour s'opposer à une hausse de la fiscalité sur l'essence, non parce qu'ils sont contre toute action en faveur du climat, mais parce qu'ils s'inquiètent du coût de la vie et perçoivent l'élite politique comme indifférente. La situation française fait écho aux difficultés rencontrées dans beaucoup de pays en développement lorsqu'ils ont essayé de supprimer les subventions en faveur des énergies fossiles.

Ces exemples confirment l'hypothèse de longue date des spécialistes en sciences sociales : une politique climatique technocratique, centrée exclusivement sur l'environnement, est destinée à échouer. Néanmoins, les récents travaux de l'IPSP offrent quelques pistes pour mener de front progrès social et défense de l'environnement.

Il est possible de diminuer les inégalités socioéconomiques grâce à des mesures qui vont plus loin que l'interventionnisme classique (la redistribution des richesses par exemple). Il s'agit d'aider les citoyens à avoir plus de prise sur leur vie grâce à la formation professionnelle, à un meilleur suivi de santé et à un code du travail qui accorde davantage de marge de négociation aux travailleurs.

Il ne faut pas négliger l'anxiété montante quant à l'avenir du travail. Même s'il n'est pas sûr que l'automatisation conduise au chômage de masse, la restructuration des emplois ne se fera pas sans perturbations. Une politique ambitieuse de "flexicurité" visant à assurer la sécurité de l'emploi aux travailleurs pourrait jouer un rôle positif. La diminution des écarts de salaire, la redistribution des richesses et l'amélioration de la protection sociale permettrait d'accélérer l'innovation, de donner davantage de maîtrise aux travailleurs sur leur vie et encouragerait à la fois la croissance et la mobilité sociale. Par ailleurs, réformer la gouvernance des entreprises et à mieux y intégrer toutes les parties prenantes irait dans le sens de la justice sociale et de la préservation de l'environnement.

Cette politique accorderait la priorité à la démocratie économique et à la prise de responsabilité des citoyens. Elle pourrait aussi favoriser l'efficacité économique en s'accordant avec une réforme fiscale qui amortisse ses répercussions sociales et environnementales et prenne davantage en compte le profit des monopoles et ceux tirés de l'immobilier. Réformer la santé, l'éducation et la politique urbaineoffrirait de nouvelles opportunités économiques et s'accompagnerait de gains moraux, civiques, sociaux et écologiques considérables.

Restaurer la confiance dans les institutions suppose également de remédier au manque de démocratie des systèmes politiques et de gouvernance. Une première étape pourrait consister à limiter le pouvoir des entreprises et l'influence de l'argent dans la vie politique, et à adapter la législation antitrust à la technologie du 21° siècle. Les médias sociaux vantés dans le passé pour être des vecteurs formidables de démocratisation peuvent s'opposer à la transparence et à l'obligation de rendre des comptes qui fondent la démocratie. Qu'ils soient traditionnels ou sur Internet, les médias doivent être considérés comme des biens communs. Il faut donc concevoir une gouvernance des médias qui fasse intervenir la société civile, de manière à préserver la qualité de leur contenu et leur indépendance à l'égard du monde des affaires et des influences partisanes.

Les pays riches dominent encore les mécanismes la gouvernance mondiale. Il faut remédier à ce déséquilibre si l'on veut que les organisations internationales aient toute leur place sur la scène mondiale.

Tout autour du monde, les essais de participation et de délibération démocratiques ouvrent la voie à des processus de décision plus inclusifs. Il est donc possible d'envisager des sociétés moins inégalitaires et meilleures protectrices de l'environnement. Avec une réglementation et des incitations appropriées, les marchés, les entreprises et les nouvelles technologies pourraient contribuer au progrès social et à la protection de l'environnement. Nous sommes convaincus qu'une meilleure société est possible.

Les auteurs du rapport de l'IPSP ne sont pas naïfs, ils savent que bien des institutions actuelles ont été conçues pour résoudre les problèmes d'une époque dépassée et qu'il faut les réinventer. Il n'est pas facile d'identifier les personnes et les organisations qui en sont capables. Mais en l'absence d'un mouvement centralisé susceptible de réaliser ce changement, des coalitions flottantes d'acteurs concernés, de mouvements politiques et écologiques, de chefs d'entreprise, de travailleurs, de philanthropes, de minorités et d'activistes peuvent agir en faveur de l'environnement et du progrès social.

On ne peut séparer lutte contre le réchauffement climatique et justice sociale. Les deux doivent aller de pair.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz