Cet article fait partie de la Réunion Annuelle du Forum Économique Mondial

Le professeur Richard Baldwin présente la mondialisation 4.0 comme une ère à venir dominée par l'arbitrage international dans les services. J’aimerais envisager une perspective alternative, voire complémentaire, qui s’inspire de travaux récents et de l’historien économique Karl Polanyi.

Le professeur Baldwin appelle l’époque précédant 1914, la mondialisation 1.0, l’époque d’après 1945, la mondialisation 2.0, et laisse entendre que notre époque la plus récente serait la mondialisation 3.0. Cette dernière est caractérisée, selon lui, par des « usines traversant les frontières ». Étant donné qu’il envisage la mondialisation 4.0 comme fortement perturbatrice - notamment en raison du « bouleversement de la globotique », mélange de globalisme et de robotique - on peut imaginer qu’elle sera suivie d’une mondialisation 5.0, qui, à l’instar de la mondialisation 2.0, permettra de surmonter les excès de la phase précédente.

 Le professeur Klaus Schwab au sujet des défis à venir
Le professeur Klaus Schwab au sujet des défis à venir

Mondialisation 1.0 et 2.0

Voici cette perspective alternative ou complémentaire. Si l'on adopte l’approche de Polanyi, ce qu’il décrivait comme « la phase désencastrée » de la Grande Transformation aux 19ème siècle et début du 20ème siècle correspond à la mondialisation 1.0, qui concernait la construction d'économies de marché nationales. Menée par le Royaume-Uni en tant que puissance capitaliste dominante, ce fut une ère de laisser-faire économique, d'échanges de produits complémentaires, de révolution technologique et, surtout, de domination du capital financier national.

Il s’agissait d’une marchandisation du travail, les travailleurs étant arrachés aux systèmes de soutien national et rural. Et, bien que les historiens de l’économie en parlent à peine, il s’agissait d’un pillage des biens communs par le mouvement des enclosures et des privatisations. Cela a conduit à une forme de capitalisme rentier. Les conséquences furent des inégalités croissantes (l'inégalité de la richesse augmentant plus que l'inégalité des revenus), une insécurité généralisée et une nouvelle structure de classe avec une bourgeoisie et une classe de masse, le prolétariat.

Nous n'allons pas nous attarder sur la mondialisation 1.0 ici, mais nous retiendrons qu’à l’instar de toutes les phases ultérieures de la mondialisation, elle a entraîné un changement de dynamisme économique géopolitique. L’Europe était en difficulté et a accusé les États-Unis - le centre émergent du capitalisme - d’avoir volé sa propriété intellectuelle, ce qui était parfaitement vrai. Les puissances en déclin - principalement le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France - s’en sont également prises au protectionnisme et aux « guerres commerciales », un discours qui revient à la mode.

La crise de la mondialisation 1.0 a produit ce que Polanyi décrivait comme « la menace de l'anéantissement de la civilisation » : l'horreur de la Grande Guerre, de la Dépression et de la Seconde Guerre mondiale. Après 1945 a émergé la mondialisation 2.0, phase ré-encastrée de la Grande Transformation de Polanyi. C’était l’époque de la démocratie sociale, au cours de laquelle de nouveaux systèmes de régulation, de redistribution et de protection sociale ont atténué les inégalités et l’insécurité liée au travail. Le capitalisme rentier était freiné et la finance réglementée. Ce n'était pas un « âge d'or », mais pendant un temps, cette époque a permis des améliorations du niveau de vie largement partagées au sein des pays de l'OCDE. Pour des raisons développées ailleurs, cela ne pouvait pas durer.

Libérer le marché ?

Le résultat fut la mondialisation 3.0. C’était la phase désencastrée de la Transformation Mondiale, la construction pénible d’une économie de marché mondiale. Comme le fut la phase correspondante de la Grande Transformation, celle-ci fut initialement dominée par le plaidoyer zélé des « marchés libres », dirigé par le néolibéralisme de la Société du Mont-Pèlerin et ses deux responsables politiques, Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

Ils ont annulé les réglementations et les systèmes de redistribution sociaux-démocrates. Ils ont libéralisé la finance, qui a de nouveau dominé les économies, mais d'une manière internationale sans précédent. Pour ne citer qu’un indicateur, dans les années 70, les actifs financiers des institutions financières américaines représentaient 100 % du PIB ; aujourd'hui, ce chiffre s’élève à plus de 350 %. Comme dans la période antérieure à 1914, la finance absorbe les revenus locatifs.

La mondialisation 3.0 présente d'autres similitudes avec la mondialisation 1.0. De manière ironique, le néolibéralisme a engendré le système de marché le plus libre jamais mis en place, via une architecture internationale d'institutions. S'il existe un symbole de l'époque, c'est le passage en 1994 de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce, ou ADPIC. Il a été orchestré par l'Organisation mondiale du commerce, mais façonné par des sociétés multinationales aux États-Unis et renforcé par la Banque mondiale, le FMI et d'autres organismes internationaux, aidé par ce qui allait devenir plus de 3 000 accords de commerce et d'investissement.

L’ADPIC a essentiellement mondialisé le système de droits de propriété intellectuelle des États-Unis. Cela a permis aux grandes sociétés de l’industrie pharmaceutique, de la finance et de la technologie d’acquérir un vaste revenu de rente provenant du monde entier. Les brevets, en particulier, se sont multipliés. On ne peut décrire cette époque de manière précise sans accorder une place de choix à la vague de droits de propriété intellectuelle et au rôle de facilitateur de la finance mondiale. Encore une fois, un indicateur doit suffire ici. En 1994, moins d’un million de brevets ont été déposés ; ce nombre annuel a plus que triplé depuis, chaque brevet garantissant des bénéfices de monopole pendant 20 ans ou plus. Quel marché libre ?

L'histoire se répète

Les premiers bénéficiaires ont été les États-Unis, suivis du Japon, de l'Union européenne et de la Corée du Sud. Mais ils ont sous-estimé la Chine. Elle n'était pas membre de l'OMC en 1994 mais y a adhéré en 2001. Très rapidement, la Chine a rattrapé son retard et, en 2011, elle déposait plus de brevets que les États-Unis. Ils n’avaient peut-être pas autant de valeur, mais ce fut un moment symbolique, signalant que la Chine était en train de devenir un centre géopolitique du mondialisme. En 2015, elle déposait plus de brevets que les États-Unis, la Corée du Sud, le Japon et l'UE réunis. Anciennement utilisée comme réserve de main-d’œuvre bon marché pour les grandes technologies, la Chine est devenue l’un des principaux pays rentiers.

Puis une ironie historique prévisible se produisit. Tout comme les pays européens les ont accusés d'avoir volé leurs secrets industriels pour obtenir un avantage concurrentiel à l'ère de la mondialisation 1.0, les États-Unis accusent aujourd'hui la Chine de lui avoir volé sa propriété intellectuelle. Une hypocrisie sans nom. Cela ferait sourire Charles Dickens, ayant perdu un revenu considérable parce que les États-Unis ont refusé d’honorer le droit d’auteur européen, à son grand regret. Samuel Slater, l'Anglais décrit comme le « père de la révolution industrielle américaine », a volé des secrets industriels à Derbyshire, et est connu en Angleterre sous le nom de « Slater the Traitor » (Slater le traitre).

Il existe d'autres parallèles entre la mondialisation 3.0 actuelle et la mondialisation 1.0. Dans la phase désencastrée de la Grande Transformation, le travail était marchandisé - soumis aux forces du marché et rémunéré sous forme de salaire - tandis que les travailleurs en tant que personnes étaient marchandisés, ne pouvant plus refuser un travail salarié. Dans la phase de ré-encastrement, ou mondialisation 2.0, le travail a été partiellement démarchandisé, en ce sens qu'une plus grande partie du paiement a pris des formes non salariales, de sorte que le salaire est devenu une partie moins importante de la rémunération des travailleurs, sapant ainsi l'incitation au travail.

Dans la phase désencastrée de la Transformation Mondiale, la mondialisation 3.0, le travail a de nouveau été marchandisé, avec l'érosion des avantages non salariaux et des avantages publics basés sur l'emploi, et l'émergence du cloud labour (travail partagé) et de l'économie de plate-forme. Pour une économie de marché raisonnable, le travail devrait être correctement marchandisé et non démarchandisé. Mais le problème vient du fait que les travailleurs se sentent eux aussi marchandisés. Il n'y a aucune sécurité pour eux en dehors du marché du travail. Ceux qui affronteront la mondialisation 4.0 devront en tenir compte ou nos sociétés en subiront les conséquences.

Une nouvelle façon de faire du commerce

Cela nous amène à un autre parallèle que l'essai du professeur Baldwin aborde. Le schéma prédominant des échanges a changé lors de ces différentes époques. Dans la phase désencastrée de la Grande Transformation, la mondialisation 1.0, le commerce consistait principalement en produits complémentaires, entre produits primaires et manufacturés, correspondant au principe ricardien de l'avantage comparatif, bien que médiatisé par le colonialisme et l'impérialisme.

Dans la phase encastrée de la Grande Transformation, les économies industrialisées agissaient effectivement comme des économies fermées, dans lesquelles le commerce de biens potentiellement compétitifs était contrôlé par une réglementation qui excluait les coûts de main-d'œuvre, les normes étant similaires dans les pays vendant des biens industriels. Cela s'est arrêté avec la phase désencastrée de la Transformation Mondiale. Lors de la mondialisation 3.0, les coûts relatifs de la main-d'œuvre sont devenus essentiels pour le commerce à un degré sans précédent.

Cette relation a caractérisé la période. Les gouvernements du monde entier se sont efforcés d'obtenir un avantage concurrentiel par le biais de réformes de la main-d'œuvre visant à accroître la « flexibilité du marché du travail » et par toutes sortes de subventions, telles que des crédits d'impôt, que les règles du GATT n'ont pas pu arrêter. L'une des conséquences de la politique commerciale du « chacun pour soi », combinée aux progrès technologiques qui ont considérablement simplifié la redistribution technique et géographique de la main-d'œuvre et de la production, est que, pendant la mondialisation 3.0, le commerce a été caractérisé par la croissance du commerce des composants de biens et des composants de services.

Je formule un petit désaccord avec l'analyse de Richard au sujet de l'évolution de la structure des échanges. Il prédit que le commerce futur dépendra d’« opportunités globales d'arbitrage » formées par « les taux de salaire dans le secteur des services ». Ce ne sont pas les taux de salaire en tant que tels qui importent, mais la productivité et les coûts de la main-d'œuvre. Les taux de salaire des Chinois pourraient ainsi atteindre la moyenne de l'OCDE, mais si l'État chinois pouvait tirer davantage de la productivité de ses travailleurs et subventionner plus efficacement les coûts non salariaux du travail, l'arbitrage ne dépendrait pas des taux de salaire relatifs. Le problème, c’est que dans le cadre de la mondialisation 4.0, les états des économies de marché émergentes assumeront sans doute une part croissante des coûts de main-d’œuvre. La réaction des pays de l'OCDE constituera un défi majeur.

La montée du précariat

Une dernière analogie est cruciale pour notre compréhension du défi plus général qui nous attend. Dans la phase désencastrée de la Grande Transformation, une nouvelle structure de classe a pris forme, avec une lutte du prolétariat définissant cette période. La phase ré-encastrée ultérieure, ou mondialisation 2.0, a assis le programme de cette classe de masse. En revanche, dans la phase désencastrée de la Transformation Mondiale, ou mondialisation 3.0, le prolétariat s'est vu diminuer avec la politique sociale-démocrate, tandis qu'une nouvelle structure de classe a pris forme. La classe de masse est aujourd’hui le précariat.

Si une phase ré-encastrée - une mondialisation 4.0 souhaitable - doit être anticipée, ce seront les besoins et les aspirations du précariat qui la façonneront. Ils forgeront une nouvelle politique du paradis, visant à réduire les inégalités et les insécurités, et à faire reculer le capitalisme rentier. Le défi historique pour le précariat est de forcer les gouvernements à mettre en place un système économique écologiquement durable dans lequel les bénéfices du progrès technologique sont partagés plus équitablement et où la menace d'« extinction » est surmontée. Le nouveau mouvement de protestation appelé « extinction » pourrait s'avérer essentiel.

En un sens, on peut dire que les biens communs ont été pillés lors de la mondialisation 1.0, ravivés lors de la mondialisation 2.0 et pillés encore plus lors de la mondialisation 3.0. À l’approche de la mondialisation 4.0, ils doivent maintenant être sauvés et radicalement revitalisés.