En ce début d'année 2019, comme peut-être jamais dans l'histoire de l'humanité, le rôle, la légitimité ainsi que les attributions des classes politiques sont remises en question à travers la multiplication des mouvements de contestation populaires, à l'instar des « gilets jaunes » en France. Plus grave, les fondements même de la démocratie telle que nous la connaissons sont ébranlés avec la montée de revendications disparates sur fond d'avènement des réseaux sociaux, de crise du capitalisme, et de quête de sens de citoyens en perte de repères. En bref, l'Homo Politicus est entré en confrontation avec la Vox Populi, avec comme issue possible une « guerre civile mondiale ».

Peut-être faut-il y voir un signe. A chaque sortie d'un nouveau roman de Michel Houellebecq, une rupture majeure se produit dans l'hexagone. Il y a quelques années, son opus « soumission », qui traitait notamment de la place de l'Islam en France et de la thèse du « grand remplacement » chère à l'extrême droite, sortait quelques jours avant les attentats de Charlie Hebdo, alimentant ainsi toutes les thèses complotistes qui ont depuis fait florès. Cette fois, c'est juste après la sortie de « Sérotonine » que l'acte VIII des « Gilets jaunes », de loin le plus violent, s'est déroulé, ironie du sort, sur le pont Leopold Sedar Senghor, chantre de la négritude et de la coexistence des cultures. Or, si la ligne de fracture profonde entre la « France périphérique » et Paris se retrouve au cœur de l'actualité du monde francophone, elle est surtout le révélateur du fossé qui sépare désormais le politique du peuple.

Révolution Facebook

De fait, comme l'analyse l'essayiste Laurent Alexandre dans un raccourci lumineux : « La révolution jaune est doublement causée par l'IA, qui marginalise les classes moyennes et qui permet d'organiser la révolte via les réseaux sociaux qu'elle pilote. Facebook est le nouveau cocktail Molotov mais on ne sait pas qui le lance ».

En bref, trop focalisée sur Twitter, la classe supérieure et les politiques -qui en font partie- a perdu pied avec le peuple, actif quant à lui sur Facebook, et elle n'a donc pas vu venir la profonde inquiétude issue des ruptures de la quatrième révolution industrielle couplée à la défiance désormais systémique de tout pilotage par le haut, fusse-t-il issu des urnes.

Le politique est donc désormais confronté à la quadrature du cercle : d'un côté, il lui faut être agile et rapide, en phase avec les évolutions brutales et les volte-face imprévisibles d'une économie de plus en plus dépendante de la technologie et de moins en moins productrice d'emplois. De l'autre, le peuple lui commande d'attendre, de le consulter, de faire des Référendum d'Initiatives Citoyenne (RIC), d'augmenter le pouvoir d'achat tout en baissant les impôts, de diminuer la facture de l'essence tout en sauvant la planète. Face à cela, les hommes et les femmes politiques ne disposent que d'outils issus de l'« ancien monde » : ils promettent des mesures, jurent la main sur le cœur d'être à l'écoute, courent les plateaux télé et multiplient les interviews. Las, le peuple n'entend plus, ne croit plus, il veut renverser la table, et « reprendre » le pouvoir d'entre les mains de ceux qu'il ne voit désormais que comme des privilégiés et des nantis aux avantages indus.

Réinventer la gestion publique

Face à ce moment déterminant dans l'histoire du monde, où le politique est à nouveau face au peuple de manière frontale, le mode de réponse des dirigeants conditionnera la manière dont le monde évoluera. Ceci s'applique plus particulièrement à l'Europe et l'Afrique, deux continents particulièrement exposés aux turbulences contemporaines, et dont les destins sont intimement liés. En effet, la crise migratoire a tendu un peu plus les extrêmes des opinions publiques européennes, contribuant à densifier et accélérer les mouvements de contestations nationalistes et populistes. Au sud de la Méditerranée, des contre-chocs des « printemps arabes » se font sentir, comme récemment en Tunisie, exacerbant les crises économiques que traversent nombre de pays africains. Dans ce contexte, nul n'est à l'abri d'une contamination globale de la contestation, ce qui plongerait les deux continents dans une incertitude dont personne ne peut dire quel serait le dénouement.

La responsabilité des politiques en ce moment particulier est donc immense, tout comme celle des leaders des différents mouvements contestataires. Ces derniers doivent, s'ils souhaitent que soit réinventé collectivement un nouveau mode de gestion publique, obliger les politiques à se reconnecter avec le peuple, et eux-mêmes doivent intégrer les canaux normés démocratiquement que sont les partis ou créer leurs propres mouvements. Ce n'est qu'en alignant les intérêts de ces deux communautés que pourra être évitée une future guerre civile mondiale.