La République démocratique du Congo fait face à la pire épidémie d’Ebola de son histoire. Les équipes médicales peuvent toutefois compter sur un arsenal inédit contre ce virus hautement mortel.

« Complexe et difficile. » C’est en ces termes que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie la lutte contre l’épidémie d’Ebola qui fait rage en République démocratique du Congo (RDC) depuis août dernier. Le redoutable virus sévit dans le Nord-Kivu, une zone de conflit où s’entredéchirent plus de 130 groupes armés, et dans la province voisine, l’Ituri. Au moment d’écrire ces lignes, en janvier, Ebola avait contaminé plus de 700 Congolais et tué près de 450 d’entre eux ; depuis la découverte du virus il y a plus de 40 ans, il s’agit de la plus grande épidémie après celle qui a frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014-2016. De façon inquiétante, les enfants, peu touchés lors des épidémies précédentes, représentent plus du tiers des cas.

Il y a toutefois une lueur d’espoir. Car pour la première fois dans l’histoire de cette fièvre hémorragique, médecins et infirmiers disposent d’armes pour mener leur combat : un vaccin, le VSV-ZEBOV, qui a été administré à plus de 60 000 personnes, mais aussi quatre traitements expérimentaux (des anticorps et un médicament antiviral) qui font l’objet d’un essai clinique contrôlé depuis la fin de novembre 2018.

« La vaccination améliore beaucoup les choses. Parmi les gens qui ont été vaccinés à temps, personne ne semble avoir été infecté », témoigne Gary Kobinger, spécialiste du virus Ebola. Le microbiologiste, directeur du Centre de recherche en infectiologie du CHU de Québec-Université Laval, a fait partie de l’équipe canadienne qui a mis au point le VSV-ZEBOV et le ZMapp, un des traitements expérimentaux testés qui, espérons-le, fera mentir les statistiques ce virus étant mortel dans 50 % à 90 % des cas.

Un bouclier efficace

Bien que le vaccin produit par Merck n’ait pas encore reçu d’approbation d’une agence de santé, il est utilisé à large échelle à titre « compassionnel » en République démocratique du Congo depuis l’éclosion de l’épidémie. Il avait été administré en Guinée en 2015 à plus de 4 000 volontaires au cours d’un premier essai clinique. Certains le recevaient alors immédiatement, d’autres 21 jours après leur contact probable avec une personne infectée. Les résultats furent plus que convaincants : le vaccin a été considéré comme efficace à 100 %, selon un bilan publié par la revue The Lancet en décembre 2016, même s’il faudrait plus de données pour confirmer son taux d’efficacité.

« En Guinée, nous avons recommandé à l’OMS de donner sans délai le vaccin à tous les participants, car il s’est révélé tellement efficace que cela devenait non éthique de retarder la vaccination de 21 jours », explique Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Il a présidé le Comité international de contrôle des données et de la sécurité de cette étude.

Il est de nouveau à la tête du Comité, financé par le Centre de recherches pour le développement international, pour l’actuel programme de vaccination en RDC. « À ce jour, le profil d’innocuité est rassurant, avec des données sur plus de 44 000 personnes vaccinées dont plus de 11 000 enfants », affirme celui qui est aussi chercheur au CHU Sainte-Justine.

Il précise qu’il faudra déterminer combien il y a eu d’échecs vaccinaux dans cette nouvelle épidémie pour obtenir davantage de données sur les éventuels effets néfastes, l’efficacité et la durée de protection du vaccin. « Des problèmes de conservation du vaccin, qui doit normalement être maintenu à -70 °C, pourraient aussi compromettre la protection dans certains cas. Quoi qu’il en soit, grâce au VSV-ZEBOV, on a une meilleure maîtrise de la situation que par le passé. »

En République démocratique du Congo, les agences onusiennes, le ministère de la Santé et les organisations non gouvernementales (ONG), surtout Médecins sans frontières, travaillent de concert pour vacciner au plus vite toutes les personnes qui ont pu côtoyer un malade ainsi que les gens ayant été en contact avec ces personnes. Cette stratégie est celle de la vaccination « en ceinture ». Le but : protéger le plus vite possible tous les membres de la famille, les visiteurs ou tout autre individu qui aurait pu toucher le patient, ses fluides corporels ou ses vêtements.

« Malheureusement, il y a des zones où le taux de couverture vaccinale est trop faible et c’est là qu’il continue à y avoir des cas d’infection », déplore Gary Kobinger.

Grâce aux traitements expérimentaux, on voit désormais des malades entrer dans les centres et en sortir guéris. La confiance renaît dans les communautés.

Zones de guerre

Ces zones sont celles où les violences sont quotidiennes ; plus de cinq millions de personnes ont perdu la vie ces 20 dernières années en raison des conflits opposant rebelles et forces armées de la République démocratique du Congo. « Cela entrave la riposte contre Ebola, malgré notre longue expérience dans la lutte contre ce fléau. En outre, les provinces frappées par le virus sont les plus peuplées de la RDC et elles enregistrent une forte mobilité des populations à cause de ces conflits, explique Jean-Jacques Muyembe, directeur de l’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa. Et les équipes médicales qui viennent les aider rencontrent de l’hostilité. »

De fait, dans ces régions, on se méfie d’un gouvernement incapable d’assurer stabilité et sécurité. Et la situation s’est encore dégradée en début d’année, suite aux élections présidentielles controversées. Quand les malades voient soudainement arriver les équipes des ONG masquées et vêtues de combinaisons intégrales, qui travaillent dans des camps médicaux sous haute surveillance, beaucoup préfèrent fuir. « Ces populations sont aux prises avec un conflit armé qui, selon leur perspective, n’a pas été priorisé. Depuis 2014, les meurtres, les pillages, les enlèvements se multiplient, et la réponse de la communauté internationale restait timide. Au contraire, quand l’épidémie a été annoncée, de nombreux employés de l’ONU et d’ONG sont venus constater la gravité de la situation », raconte Martine Villeneuve, chef de mission de l’ONG Danish Refugee Council en RDC.

Ces interventions, perçues comme disproportionnées, alimentent le moulin à rumeurs. Ainsi, certains pensent que la maladie est une invention des humanitaires pour faire de l’argent ; d’autres que le vaccin est dangereux ; d’autres encore qu’on laisse les malades mourir de faim dans les centres de traitement.

Pour ajouter à cette incompréhension, les rites funéraires ont été abolis au profit d’enterrements sécurisés. La toilette rituelle du corps contribuait à répandre le virus. « Mais dans un climat d’insécurité permanente, convaincre les gens de changer leurs habitudes en raison d’un risque infectieux n’est pas aisé », ajoute celle dont l’organisme se trouvait en poste dans la région avant l’éclosion de l’épidémie, affecté notamment à la reconstruction d’écoles. « Nous apportons aussi un soutien psychologique aux familles éprouvées par la maladie. Le dialogue avec les communautés joue un rôle capital dans la réponse. Mais c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire ! »

Le vent tourne doucement. « Les centres de traitement d’Ebola sont considérés comme des mouroirs, donc les gens préfèrent garder leurs malades à domicile, ce qui entretient malheureusement les chaînes de transmission du virus. Grâce aux traitements expérimentaux, on voit désormais des malades entrer dans les centres et en sortir guéris. La confiance renaît dans les communautés, qui ne cachent plus les malades dans les maisons », mentionne Jean-Jacques Muyembe, qui coordonne l’essai clinique sur ces traitements providentiels.

Comment contrer, en parallèle, le manque d’information, qui nourrit les réticences des populations et fragilise la réponse sanitaire ? C’est justement ce que cherche à savoir Jude-Mary Cénat. Ce professeur adjoint de l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa dirige un projet visant à élaborer des trousses de prévention et d’intervention psychosociale en collaboration avec les organismes sur le terrain et les communautés.

« En tenant compte des facteurs culturels et sociaux, les trousses seront basées sur les besoins réels des gens et les aideront à prendre conscience des comportements à risque. Beaucoup d’outils existants ont été conçus sur la peur, mais quand il n’y a plus d’épidémie, ils ne fonctionnent plus », souligne-t-il.

Avant d’y parvenir, ce chercheur ayant travaillé sur la résilience dans plusieurs pays souhaite évaluer les conséquences de la fièvre Ebola sur la santé mentale des survivants. Son enquête, menée en partenariat avec les universités de Kinshasa et de Lubumbashi, se concentrera sur les plus vulnérables, notamment les orphelins et les femmes, premières victimes. « Il m’a été rapporté que beaucoup de femmes qui ont contracté le virus ont été chassées de leur communauté », dit-il.

Les données sont recueillies depuis janvier par des enquêteurs locaux dans la province de l’Équateur, siège d’une autre épidémie d’Ebola en mai 2018. « Comment les victimes se reconstruisent-elles après un tel drame ? Quelles sont les ressources personnelles et communautaires disponibles et créatrices d’aptitudes résilientes ? Et comment les habitants vivent-ils la récurrence des flambées épidémiques ? » se demande-t-il.

La République démocratique du Congo subit actuellement sa 10e épidémie d’Ebola et n’est pas au bout de ses peines. Si la prévention vaccinale et de meilleurs traitements sont une priorité absolue, ces mesures ne doivent pas occulter le besoin de bâtir un pont entre les intervenants et les populations. Un tel dialogue ne pourra s’établir que sur le long terme, loin de la panique et de l’état d’urgence.