Depuis trois ans, elle est sur toutes les lèvres. Ceux qui ne l’ont pas encore rencontrée l’espèrent ou la craignent. Les enthousiastes la décrivent comme la rupture ultime qui permettra au monde d’entrer dans une phase de prospérité partagée. Les sceptiques y voient le crépuscule de l’humanité. Les deux communautés ont en partie raison, mais aucune d’entre elle ne raconte l’histoire en entier, notamment pour les économies intermédiaires et les pays émergents. Voici donc ce que cache la 4ème révolution industrielle.

Il aura fallu qu'un homme, Klaus Schwab, à la tête de l'organisation non étatique la plus influente au monde, le World Economic Forum de Davos, s'y intéresse en y consacrant un livre pour que la 4ème révolution industrielle devienne le sujet central des organisations depuis 2016. Sobrement intitulé « La Quatrième révolution industrielle », l'ouvrage s'est installé longtemps en tête des Best-Seller du prestigieux New York Times, mais a surtout ouvert les yeux sur ce basculement de l'humanité dans l'ère de la machine intelligente. Dans tous les domaines ou presque, la quatrième révolution industrielle devrait changer la manière de concevoir, d'organiser, et de déployer le tissu productif. Dans les services aussi, il est prévu que le croisement du tout digital avec l'intelligence artificielle réduise les délais, supprime les distances, rapproche le consommateur du producteur, le donneur d'ordre du sous-traitant, le grossiste du détaillant, entraînant une augmentation du pouvoir d'achat. De surcroit, selon les enthousiastes, tout ce bel ordonnancement n'aurait qu'un coût marginal en matière de destruction d'emploi, puisque l'on assisterait à une montée en gamme des tâches, l'ouvrier devenant plus spécialisé, l'ingénieur se consacrant à dégager une plus forte valeur ajoutée, et les managers se concentrant sur la commercialisation et le marketing. En bref, la terre serait enfin plate, les salaires augmenteraient et tout le monde serait heureux.

Les pays riches avantagés ?

Sauf que très vite, les experts se sont rendu compte que la robotisation de secteurs traditionnellement pourvoyeurs d'emplois comme l'industrie détruisait autant d'emploi chez les cols blancs que les cols bleus, et que la fameuse « montée en gamme » n'était une réalité que dans les pays qui possèdent un avantage comparatif en matière de technologie. De ce fait, les pays les plus robotisés sont aussi ceux où les taux de chômage sont les plus bas comme l'Allemagne, Singapour la Corée du Sud ou le Japon. Fabricants de technologie et exportateurs de biens à très forte valeur ajoutée, ces pays disposent d'une longueur d'avance qu'il est quasiment impossible de rattraper, car la quatrième révolution industrielle est également très capitalistique et nécessite des niveaux d'investissements considérables pour pouvoir atteindre ce fameux « point de basculement » qui génère un cercle vertueux alliant chômage bas et croissance forte.

Partout ailleurs, et notamment dans les bassins industriels des pays à revenu intermédiaire ou émergents qui accueillent des investissements directs étrangers basés sur la compétitivité des salaires, l'on a constaté une baisse des recrutements dans l'industrie, alors même que les volumes d'investissements croissent de manière substantielle. De manière schématique, dans les pays industrialisés, la quatrième révolution industrielle a créé un double effet d'aubaine en boostant les exportations et en contribuant au plein emploi. Dans les pays émergents ou à revenu intermédiaire, elle a créé un « effet ciseau » en réduisant l'avantage comparatif autrefois induit par les bas salaires, et en réduisant le taux d'employabilité de l'industrie. En bref, la double peine.

Un « effet ciseau » potentiellement dévastateur

Cet « effet ciseau » - Bonus aux riches et malus aux pauvres- pose bien entendu un problème majeur aux économistes, dans un contexte d'exacerbation des tensions entre le nord et le sud de la planète. En Afrique par exemple, le défi unanimement considéré comme prioritaire est l'employabilité des jeunes. Chaque année, douze millions de jeunes du continent arrivent sur le marché du travail. Un quart environ sera absorbé par le secteur productif, un autre quart rejoindra le secteur informel, et près de la moitié est laissée au bord du chemin. Il va sans dire que cela constitue le principal moteur de l'émigration clandestine, mais également le premier foyer de tension sociale au sein de pays qui luttent pour trouver un modèle économique viable et qui sont souvent l'objet de luttes d'influence économiques entre les grandes puissances.

Comment donc sortir de cette équation apparemment insoluble ? Certains rêvent d'une nouvelle révolution agricole qui repeuplerait les campagnes et viendrait combler le déficit d'emplois. Difficile de ne pas y voir la résurgence d'idées dont la mise en application a eu des conséquences dévastatrices lors des années 60 et 70. Difficile surtout d'imaginer que des jeunes urbains, ouverts sur le monde et connecté au reste de la planète acceptent de se transformer en paysans en un claquement de doigt, fusse-t-il subventionné. D'autres experts prônent quant à eux une nouvelle vague d'investissements massifs dans les infrastructures dans les pays émergents afin de pouvoir gérer la « soudure » entre le monde d'aujourd'hui et celui de demain. Là encore, la croissance tirée par les grands travaux montre ses limites et ne saurait constituer une réponse appropriée au défis générés par la quatrième révolution industrielle. Dans les pays émergents ou à revenu intermédiaire, une vague de grands travaux risquerait de n'avoir qu'un effet marginal, la plupart des infrastructures essentielles étant déjà réalisées. Dans les pays pauvres, se lancer dans ce type de stratégie mettrait à mal des équilibres macro-économiques déjà rudoyés.

Reste donc à imaginer une solution globale qui permette aux pays émergents et à revenu intermédiaire de se mettre dans une position de rattrapage technologique et de mise à niveau en matière d'éducation et de formation. Par bien des aspects, cette « solution globale » revêt une apparence utopique, une espèce de doux rêve tout juste bon à remplir les préambules des rapports des organisations multilatérales. Malgré cela, le moment est véritablement venu de prendre conscience que le fossé qui s'élargit entre les riches et les pauvres risque de conduire à une véritable « guerre civile mondiale » aux conséquences imprévisibles.