WASHINGTON – les États ont construit les institutions et les systèmes actuels de relations internationales pour répondre aux problèmes des XIXe et XXe siècles. Mais dans le monde complexe d’aujourd’hui, accéléré par la numérisation, ces structures ne peuvent fonctionner à la « vitesse d’Internet ».

Conscient de la situation, le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a réuni l’an dernier un groupe de haut niveau – coprésidé par Melinda Gates et Jack Ma, cofondateur d’Alibaba – afin d’envisager les moyens de renforcer la gouvernance et la coopération numériques (Fadi Chehadé, co-auteur de cet article, en est aussi membre). Le rapport final du groupe, attendu pour le mois de juin, constituera – peut-on espérer – un pas en avant dans la gestion des risques induits par les technologies numériques.

La « gouvernance numérique » peut signifier beaucoup de choses, jusqu’à la gouvernance, par des moyens numériques, de tout ce qui compose le monde matériel. Nous en retenons l’acception de gouvernance du secteur numérique proprement dit, avec les questions spécifiques soulevées par le choc des mondes physique et numérique (bien que les technologies numériques, et leur proches cousine, l’intelligence artificielle, soient sur le point de pénétrer tous les secteurs).

La question émerge rapidement parmi les priorités de l’ordre du jour mondial. Lors de la réunion, cette année, du Forum économique mondial, à Davos, les dirigeants japonais, sud-africain, chinois [le vice-président Wang Qishan], et allemand ont appelé à une surveillance mondiale du secteur des technologies, tout en reconnaissant la difficulté de construire un système de gouvernance efficace.

Certains dirigeants d’entreprise acceptent également la nécessité de règles et de conventions pour régir le monde numérique. Le président de Microsoft, Brad Smith, souhaite que se tienne une « convention de Genève du numérique » afin de protéger les citoyens de cyberattaques en temps de paix, tandis que le PDG d’Apple, Tim Cook, affirme que les États-Unis doivent mettre en place leur propre version du Règlement général sur la protection des données dont s’est dotée l’Union européenne. Tous deux comprennent que l’absence de normes, si elle vient à durer, frappera la croissance des entreprises et émoussera encore la confiance dans la conduite du monde numérique exercée par leurs sociétés.

Internet étant un réseau de réseaux, ses structures de gouvernement devraient l’être aussi. Si nous avions autrefois pensé qu’une seule institution pouvait gouverner la sécurité mondiale ou le système monétaire international, ces vues sont désuètes dans le monde numérique. Aucun groupe d’États, encore moins aucun État à lui seul, ne peut remplir cette tâche.

Il nous faut en revanche un ordre de cogouvernance numérique qui implique les dirigeants des sphères publique, civile et de l’entreprise, fondé sur trois principes de participation. Primo, les pouvoirs publics doivent gouverner avec le secteur privé et celui de la société civile, d’une façon plus collaborative, plus dynamique et plus agile. Secundo, consommateurs et usagers des technologies et des plateformes numériques doivent apprendre comment assumer leurs responsabilités et affirmer leurs droits. Tertio, les entreprises doivent prendre elles aussi leurs responsabilités, non seulement vis-à-vis de leurs actionnaires, mais devant toutes les parties prenantes.

Dans le monde numérique tel que nous le concevons, les représentants des États, des entreprises et de la société civile formeraient des réseaux horizontaux autonomes, de pair à pair. Un pivot central activerait ces groupes pour résoudre des questions numériques précises – comme l’utilisation des données de reconnaissance faciale, le partage du dossier santé des patients avec les organismes d’assurance ou les publicités masquées ciblant les enfants – et s’assurerait de la participation des spécialistes compétents.

Les membres de ces réseaux coproduiraient les normes numériques, soit des règles susceptibles d’être exécutées et des principes directeurs, offrant, à l’usage des entreprises comme des citoyens, des incitations claires à coopérer dans le monde numérique. Ces coproducteurs fourniraient les meilleures solutions possibles, à la vitesse d’Internet, et garantiraient leur disponibilité auprès de ceux qui souhaitent les adopter volontairement.

Dans certains cas, les autorités nationales ou internationales ont la possibilité d’adopter de nouvelles lois et de nouvelles régulations pour assurer la mise en œuvre et le respect des normes numériques. Mais ces initiatives « du haut vers le bas » ne devraient voir le jour qu’en dernier ressort et, idéalement, devraient servir de modèles à la coproduction des normes numériques.

Le pivot central, ou organisme de concentration des informations, coordonnerait les réseaux de manière assez élastique et garantirait que l’ordre de cogouvernance dans son entier fonctionne selon les principes d’ouverture, de participation, de subsidiarité, de résilience et d’innovation. En outre, le pivot servirait de plateforme d’échange aux normes numériques des différents réseaux, favorisant ainsi leur diffusion et leur adoption. Cela contribuerait également à la cohésion de l’ensemble et limiterait les inutiles doublons.

Avec le temps, ce pivot pourrait aider efficacement États, entreprises et groupes d’usagers, tout autant que les organisations nationales ou internationales appropriées, à participer à la construction des normes numériques – et, rien n’est plus crucial, à leur adoption. Mais, n’agissant pas en autorité hiérarchique, il mettrait ressources et pouvoir à disposition des participants.

Les réseaux horizontaux sont une construction qui convient au gouvernement du monde numérique. Dans le même temps, ils s’appuient fortement sur les succès (et les échecs) des réseaux existants de régulateurs nationaux, comme le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, le Conseil de stabilité financière et la Société pour l’attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers – ICANN). Plutôt que de consacrer une année supplémentaire à débattre pour améliorer le système de gouvernance numérique, il serait plus sage de lancer une méthode fonctionnelle et solide qui s’adapte en chemin.

Le monde a un besoin urgent d’un système de gouvernance numérique efficace qui concoure au bien commun. Si les dirigeants des sphères publique, civile et de l’entreprise n’agissent pas rapidement, nous courons le risque d’un déclin économique, d’une militarisation rapide des technologies numériques et d’une érosion plus profonde non seulement de la confiance mais de la sécurité. Les conséquences d’un tel échec s’étendraient bien au-delà du monde numérique.

Traduit de l’anglais par François Boisivon