GENÈVE – Depuis le début de l’année, nous avons beaucoup voyagé, de l’Afghanistan et du Pakistan, où les personnels de santé qui administrent le vaccin contre la polio bravent les tempêtes de neige pour se rendre auprès des enfants qui doivent être protégés, jusqu’au Nord-Kivu, où des agents des services de santé tentent de stopper l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière de l’histoire.

Les femmes comptent pour 70 % de ces personnels et de ceux qui dans le monde travaillent dans le secteur de la santé. Pourtant, un récent rapport de Global Health 50 / 50, rendu public à la veille de la Journée internationale des femmes, montre que les hommes conservent une part disproportionnée du pouvoir dans le secteur de la santé et que leur part des rémunérations ne l’est pas moins.

Ayant passé un certain temps, dans nos carrières respectives, à réunir des équipes de personnels de santé féminines, qui réduisent le nombre de décès imputables en Éthiopie au sida, au paludisme et à la tuberculose, nous savons ce qu’apportent ces femmes à la santé publique. C’est pourquoi, sous le mandat de Tedros Ghebreyesus, élu directeur général en 2017, l’Organisation mondiale de la santé peut s’enorgueillir, pour la première fois de son histoire, d’un conseil exécutif où la parité est respectée. Cette parité de genre atteinte à son siège dans l’administration de l’institution, nous allons travailler pour que les bureaux régionaux et nationaux la mettent en œuvre à leur tour.

La parité est une question pratique aussi bien qu’une question morale. L’augmentation du nombre de femmes aux postes de direction influence positivement les organisations, améliore leur performance, leur capacité d’innovation, leur créativité, leur résilience, et leur réponse aux règles éthiques. Elle crée aussi des modèles et des systèmes informels de soutien qui font historiquement défaut aux femmes sur le lieu de travail, et elle réduit la tolérance envers les comportements toxiques au travail dont le harcèlement sexuel.

Mais le genre est aussi un facteur sanitaire clé, raison pour laquelle la parité dans le secteur de la santé est un des éléments qui permettront d’atteindre l’objectif du « triple milliard » de l’OMS. Le but de l’organisation est en effet de garantir que, d’ici 2023, un milliard de personnes supplémentaires bénéficieront de la couverture sanitaire universelle, un milliard de personnes supplémentaires seront mieux protégées face aux situations d’urgence sanitaire, enfin qu’un milliard de personnes supplémentaires jouiront d’un meilleur état de santé et d’un plus grand bien-être.

Nous savons, entre autres choses, que le genre – c’est-à-dire les normes, fonctions et attentes socialement construites auxquelles doivent répondre ou que doivent remplir les hommes et les femmes – exerce une influence profonde sur les probabilités d’être exposé à des produits toxiques et à la pollution des sites ou bien au contraire engagé dans des comportements soucieux de la santé et de sa protection. Nous savons aussi que les discriminations liées au genre peuvent avoir un impact important sur la façon dont sont dispensés les soins de santé.

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Et pourtant, si l’attention portée au genre comme déterminant social de la santé et si la mise en place de la parité à la direction de l’OMS apparurent comme des évidences, le rapport de Global Health 50 / 50 montre que nous sommes l’exception qui confirme la règle. Ayant passé en revue les politiques et les pratiques de presque 200 organisations de santé, qui emploient plus de quatre millions de personnes dans 28 pays, le rapport établit combien prégnantes sont les asymétries de pouvoir et de salaire entre hommes et femmes.

Ainsi la lecture du rapport nous apprend-elle que plus de 70 % des organisations de santé sont actuellement dirigées par des hommes, et que dans 40 % des organisations examinées, les femmes occupent moins d’un tiers des postes de direction – rares sont ceux qui seront choqués d’apprendre qu’elles y sont en moyenne rémunérées 13,5 % moins bien que leurs homologues masculins.

Malheureusement, ces résultats corroborent ceux qui caractérisent les instances dirigeantes du secteur privé comme du secteur associatif. Or ces disparités sont d’autant plus inquiétantes dans le secteur de la santé mondiale que la protection du bien-être et des droits des personnes en dépendent.

Nous savons d’expérience à l’OMS que la parité n’est pas obtenue naturellement. Pour y parvenir, un changement organisationnel délibéré et dirigé est nécessaire. Ainsi la nouvelle stratégie interne adoptée par l’OMS, en phase avec la volonté de ne « laisser personne pour compte » maintes fois affirmée dans les objectifs de développement durable, se caractérise-t-elle par l’importance donnée à l’évaluation des répartitions des postes selon le genre et à la mesure de l’équité et des droits dans tous les programmes de nos institutions. Il en résulte que chaque département a la responsabilité de faire respecter la parité.

Mais si c’est faire un premier pas important que de placer la parité au centre des activités de l’OMS, l’objectif global est de soutenir nos États membres dans l’aide apportée aux personnes dont la vie, la santé et le bien-être dépendent d’actions collectives de santé publique. À cette fin, trois priorités doivent guider notre conception de la santé mondiale, du centre de consultations local dispensant des soins essentiels aux ministères nationaux de la Santé et aux institutions multilatérales.

Primo, nous devons nous assurer qu’une analyse des critères de genre guide toutes les stratégies sanitaires et les missions du programme. Sans une pleine compréhension des facteurs genrés qui président à la santé humaine, nous ne pouvons pas obtenir de résultats universels ni équitables.

Secundo, nous devons combler instamment les écarts de rémunération et de promotion entre hommes et femmes dans le secteur de la santé, en mettant en œuvre des stratégies délibérées afin de permettre aux femmes de jouer jeu égal.

Tertio, nous devons nous engager encore et toujours à la transparence et à la responsabilisation dans les organisations de santé, ce qui vaut aussi pour l’égalité des genres. C’est alors seulement que nous pourrons éradiquer les cultures toxiques de direction des personnels, améliorer la qualité des soins et promouvoir enfin l’ouverture et l’inclusion à tous les niveaux.

Lorsque des personnes de genres et de parcours différents unissent leurs efforts, elles apportent leur expérience et leur jugement propres ; le résultat dépasse la somme des parties. Des organisations de toutes sortes parviennent à prendre de meilleures décisions, car elles peuvent considérer les problèmes depuis un vaste éventail de points de vue et déduire de contextes multiples les solutions potentielles. En matière d’organisations mondiales de santé, de ministères et d’institutions nationales de santé, l’égalité des genres ne devrait pas seulement être adoptée pour elle-même, mais aussi parce qu’elle fonctionne.

Traduit de l’anglais par François Boisivon