BONN – Lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial (FEM) à Davos le mois dernier, les preuves des menaces croissantes pesant sur la nature et sur les services essentiels rendus à l’humanité par les écosystèmes naturels ont plus que jamais été en tête de l’ordre du jour. La tâche qui attend les chefs d’entreprise est de tenir compte de ces preuves de la dégradation de l’environnement et d’agir comme les garants, et non comme les pillards, des ressources naturelles vitales.

L’édition 2019 du Rapport sur les risques mondiaux du FEM conclut à juste titre que « de tous les périls, ce sont bien les risques environnementaux qui conduisent le monde en somnambule vers la catastrophe ». Mais le dernier baromètre PwC sur l’opinion des dirigeants d’entreprise, également présenté à Davos, révèle que ces derniers n’incluent plus les préoccupations environnementales dans les dix premières menaces pesant sur la croissance des entreprises.

Ce constat atteste d’une myopie inexcusable de la part des chefs d’entreprise. La perte de la biodiversité – liée à la disparition d’espèces, d’écosystèmes entiers et même de ressources génétiques – n’est pas seulement une question environnementale, mais également une menace pour le développement, la sécurité et la prospérité dans le monde. Les matières premières de base, du café au coton, reposent sur des écosystèmes forts et la préservation d’un niveau au moins minime de biodiversité. Sans un environnement florissant, la probabilité de migrations forcées, de conflits pour la possession des ressources et d’un large éventail de perturbations directes et indirectes des échanges commerciaux mondiaux ira croissant.

Selon une estimation citée dans le Rapport sur les risques mondiaux de cette année, la valeur, annuelle, des contributions de la nature aux sociétés – pour ne citer que la nourriture, la purification de l’eau, la pollinisation et la protection contre les inondations – s’élève à 125 mille milliards de dollars, soit deux tiers de plus environ que le PIB mondial. Le Forum économique mondial estime pour cette raison que la perte de la biodiversité et l’effondrement des écosystèmes ont à la fois plus de chances de se produire et d’être le plus préjudiciable aux entreprises que toutes autres menaces.

Heureusement, en novembre dernier, en marge de la 14e Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique (COP14-CDB), les participants au Forum sur les entreprises et la biodiversité ont reconnu « l’urgente nécessité d’intensifier la volonté collective de stopper et inverser la perte de la biodiversité ».

À cette fin, un nombre croissant d’entreprises se sont engagées à prendre part à une telle action collective. Plusieurs d’entre elles ont par exemple signé l’Engagement Entreprises et Biodiversité lancé lors de la COP13-CDB au Mexique en 2016. Et lors d’une rencontre en France en juillet dernier, des entreprises ont détaillé les mesures concrètes qu’elles ont prises pour sauvegarder la biodiversité dans le cadre de l’initiative Act4Nature.

En intégrant les préoccupations concernant la diversité écologique dans leurs stratégies de croissance mondiale et en soutenant les objectifs définis par la communauté internationale, ces entreprises contribuent à jeter les bases de l’important sommet de la COP15-CDB qui se tiendra à Beijing l’an prochain et au cours duquel les délégués adopteront les objectifs relatifs à la biodiversité mondiale pour la prochaine décennie.

Les engagements en faveur de la biodiversité varient d’une entreprise à l’autre. La compagnie d’assurance AXA a par exemple développé « de nouveaux indicateurs d’impact sur la biodiversité relatifs à ses opérations internes ainsi que dans ses activités d’assurance et d’investissement », une démarche qui encouragera les investissements dans des projets qui préservent ou renforcent les écosystèmes. De son côté, le groupe industriel français de produits cosmétiques L’Oréal s’est engagé à ce que d’ici 2020, « aucun de ses produits ne sera lié à une quelconque forme de déforestation ».

Pour d’autres acteurs cherchant à intégrer des considérations relatives à la biodiversité dans leurs processus décisionnaires, les derniers rapports d’évaluation régionale de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) offrent un large éventail d’options politiques basées sur des preuves. Et lors de sa prochaine session plénière en mai, l’IPBES publiera sa première évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques depuis le rapport historique Évaluation des écosystèmes pour le millénaire de 2005. Ce nouveau rapport mettra plus fortement l’accent sur le rôle que doivent jouer les décideurs, y compris au niveau des entreprises, dans la préservation de la biodiversité.

Les points de vue des experts et les preuves scientifiques sont sans appel : les activités humaines modifient le climat de la planète et détruisent les ressources naturelles et les écosystèmes dont nous dépendons tous. Les entreprises, les gouvernements et les membres de la société civile – dont les peuples autochtones et les communautés locales – ont tous le devoir de réduire et d’inverser cette dégradation de l’environnement.

Mais alors que nous devons tous coopérer dans cette tâche primordiale, le secteur privé doit en particulier redoubler ses efforts pour protéger les écosystèmes et forger l’avenir auquel nous aspirons. Les dirigeants d’entreprise devront à cet effet avoir une vision qui aille au-delà des résultats trimestriels.

Partout dans le monde, les clients se préoccupent de plus en plus des conséquences potentiellement destructrices qu’ont les modèles de production et de consommation. Maintenant que la nécessité de profonds changements a été reconnue, les dirigeants des grandes entreprises peuvent contribuer à instaurer un avenir qui soit plus durable, à la fois pour leur chiffre d’affaires et pour notre patrimoine naturel commun.