La population dans la plupart des pays développés, et dans certains pays émergents, vieillit à un rythme élevé, et cette tendance est appelée à s’accentuer dans les décennies à venir, avec des conséquences potentiellement très significatives en terme de croissance économique.

On peut par exemple craindre qu’un tel vieillissement de la population affecte les capacités d’innovation des pays concernés. On sait en effet que les individus plus jeunes ont tendance à être plus créatifs, à avoir des horizons plus longs, à prendre plus volontiers des risques et à échanger davantage avec leurs pairs, caractéristiques qui sont toutes plus ou moins liées directement à la capacité d’innover. Lorsque la population vieillit, on peut craindre que ces caractéristiques individuelles se reflètent au niveau agrégé, limitant les possibilités de croissance liées à l’innovation.

Vieillissement de la population et croissance économique : le rôle de l’innovation

Dans notre étude (1), nous examinons cette possibilité. En utilisant des données américaines, nous analysons la capacité des entreprises à innover, c’est-à-dire à produire des brevets nombreux et de qualité, en fonction de l’âge moyen des travailleurs vivant à proximité. La difficulté d’un tel exercice est d’interpréter les résultats. En effet, supposons que les entreprises situées dans des zones plus jeunes soient plus innovantes. Ce résultat peut provenir d’une capacité d’innovationsupérieure liée à une population plus jeune. Mais il peut également être dû au fait que les régions les plus innovantes attirent des travailleurs plus jeunes. Afin de résoudre ce problème de causalité, les auteurs considèrent non pas la population active observée à une date donnée, mais plutôt la population active telle qu’elle apparaîtrait à cette date en l’absence de toute migration. Pour ce faire, ils construisent la population active dite « naturelle » en utilisant des données de population et de fertilité historiques de chaque zone.

Les endroits où la main-d’œuvre est plus jeune innovent plus

Le résultat principal de l’étude est un impact important de l’âge moyen de la population active sur l’innovation locale, au niveau agrégé, mais aussi au niveau des entreprises composant le tissu économique. Dans les zones où la population active est plus jeune, les entreprises innovent davantage. Par ailleurs, leur innovation reflète cette jeunesse relative.

Par exemple, l’innovation des entreprises situées dans les zones plus jeunes est plus risquée, au sens où les citations futures reçues par chaque brevet, mesure classique de la qualité de l’innovation, sont plus difficiles à anticiper. Cette capacité à innover étant génératrice de croissance future, les sociétés situées dans des zones plus jeunes atteignent par ailleurs des valorisations plus élevées.

Les données utilisées permettent également de conduire l’analyse au niveau des inventeurs. Toutes choses égales par ailleurs, ceux-ci innovent davantage lorsqu’ils opèrent dans des lieux où la main-d’œuvre est plus jeune. Autrement dit, entre deux ingénieurs aux caractéristiques identiques (âge, historique de production de brevets,
etc.) et travaillant pour la même entreprise à un moment donné, le plus innovant est celui qui opère dans la région la plus jeune. Ce résultat suggère que l’âge de la population active compte non seulement parce qu’il est plus facile de recruter de jeunes inventeurs dans les endroits plus jeunes, mais aussi et surtout parce que les lieux plus jeunes constituent un écosystème propice à l’innovation, ce dont bénéficient les entreprises locales.

(1) Cet article du professeur de finance François Derrien est basé sur ses dernières recherches : « Labor Force Demographics and Corporate Innovation », menées en collaboration avec Ambrus Kecskés (York University) et Phuong-Anh Nguyen (York University).

Par François Derrien