L’Intelligence Artificielle (IA) est sur toutes les lèvres, dans toutes les conversations, depuis près de trois ans, se frayant un chemin dans les sphères aussi bien privées, publiques, qu’économiques ou commerciales. Or, si certains y voient la promesse d’une ère nouvelle de prospérité en nous dispensant d’un certain nombre de tâches, d’autres y voient l’avènement de HAL, le supercalculateur, qui dans la série des Odyssées de l’espace de Stanley Kubrick, tente de prendre le pouvoir sur l’homme. Au-delà de ce débat -certes essentiel- se profile une autre question fondamentale : comment l’identité personnelle et collective se comportera vis-à-vis de l’intelligence artificielle ? Cette dernière risque-t-elle d’ôter une partie de notre humanité ? Par Abdelmalek Alaoui, éditorialiste.

La technologie abolira-t-elle l'identité ? Deviendrons-nous tous des « objets aseptisés » reliés par la technique, ou bien risquons-nous d'être anéantis par une technologie que nous avons nous-mêmes créée ? La question est semble-il suffisamment sérieuse pour que l'un des esprits les plus brillants du monde contemporain, Stephen Hawking, s'y intéresse en mettant en garde contre le développement d'une intelligence artificielle complète, quelque temps avant sa mort en 2014. Celui-ci affirmait alors que « les formes primitives d'intelligence artificielle que nous avons déjà se sont montrées très utiles. Mais je pense que le développement d'une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine ». Le message de Hawking est clair : l'intelligence artificielle a besoin d'être régulée.

Trois ans plus tard, Facebook annonçait que deux robots de son programme de développement d'intelligence artificielle avaient développé un langage propre, ne se restreignant plus à l'anglais, ce qui ouvrit la voie à une cohorte de thèses conspirationnistes affirmant que le géant de la Silicon Valley avait été contraint de stopper ce programme de peur qu'il ne leur échappe. L'analogie avec les robots tueurs n'est alors pas loin.

Certains médias sérieux ont toutefois donné les véritables raisons de l'interruption de ce programme, à l'instar du quotidien britannique The Independent, qui mit en avant le fait que le développement d'un nouveau langage ne faisait pas partie des objectifs de l'expérience et qu'elle fut donc abandonnée, non par peur d'une dérive, mais tout simplement parce qu'elle n'avait pas d'utilité pour le géant américain. Malgré cela, les thèses prêtant à Facebook la volonté de dissimuler une expérience dangereuse continuent de faire florès, trouvant sur les réseaux sociaux un terreau fertile pour leur prolifération.

Animal laborans VS technologie triomphante

Pourquoi aimons-nous donc jouer à nous faire peur et à imaginer que la machine pourra un jour nous remplacer totalement, voire nous anéantir ? La réponse est à chercher très probablement dans ce qui caractérise l'homme moderne, tel que défini de manière saisissante par la philosophe Hannah Arendt, à savoir la conjonction de l'unité et de l'uniformité, deux dimensions portées par ce qu'elle appelle le triomphe de l'« animal laborans ». Selon Arendt, cette prééminence du travail sur l'action a eu pour résultat de créer une « société de masse contemporaine de plus en plus apolitique ». Toujours selon elle, « la politique n'est plus vue comme la réalisation de la liberté, mais jugée à l'aune d'une fin que l'animal a érigé en valeur suprême : le maintien de la vie. De sphère de la liberté, elle s'est transformée en champ de la nécessité. D'agir, elle est donc devenue technique ».

Dans le cas de l'Intelligence Artificielle, l'argument fait mouche. En effet, la politique déclinant et le travail étant désormais érigé en valeur cardinale, la technique a trouvé un boulevard devant elle pour prospérer. Sauf que ce bel ordonnancement n'avait pas prévu une chose : la technologie est devenue une menace pour la notion même de travail.

C'est là tout le paradoxe de l'ère de la technologie triomphante. Créée par l'homme - et par son travail- elle est désormais redoutée par lui, alors même qu'elle s'est immiscée dans à peu près tout ce qui constitue notre quotidien. Dans le commerce par exemple, ou encore à la maison, l'Intelligence Artificielle est partout , et elle « permet déjà d'orienter le client, d'anticiper ses comportements, grâce à l'analyse de ses données par le biais d'algorithmes ultra sophistiqués ». En bref, l'IA ne se contente plus de suivre nos désirs, elle les anticipe, avant peut-être de les créer, tout en baissant notre niveau d'activité. En clair, nous risquons d'être pris dans une dynamique hors de contrôle qui s'attaque à notre essence vitale.

L'IA hors de contrôle ?

En effet, comment donc ne pas craindre pour notre identité à l'heure où l'Intelligence Artificielle est partout, investissant des territoires que l'on pensait jusqu'alors exclusivement réservés à l'intelligence humaine ? Quelles sont les limites de cette rupture civilisationnelle qui se dresse devant nous, alors même que certains estiment que l'Intelligence artificielle serait déjà hors de contrôle ?

Autant de questions prises très au sérieux notamment par un collectif de 2.000 personnalités, incluant des scientifiques de tout premier plan, qui ont adopté début 2017 un manifeste intitulé « 23 principes d'Asilomar », visant à favoriser un développement éthique de l'Intelligence artificielle fondé sur les trois lois de la robotique d'Isaac Asimov.

Leur objectif ? S'assurer d'un cadre pérenne et robuste qui puisse compenser la faiblesse de l'action politique en ce domaine car la vitesse de développement de l'intelligence artificielle est substantiellement supérieure à celle des législateurs, et surtout, semble totalement dépasser les acteurs politiques nationaux. En ce domaine, personne ne pense que le sursaut pourrait venir d'une grande initiative multilatérale car, malgré les nombreux signaux d'alarme, le sujet n'est pas suffisamment rémunérateur politiquement pour que les leaders mondiaux s'en emparent. Là encore, à l'instar de notre myopie globale relative à la transition climatique, nous sommes en présence d'une triste illustration de notre immense capacité collective à ignorer des problèmes qui pourraient menacer notre existence même. En somme, un nouveau bûcher de nos vanités...