OPINION. L'entreprise est une merveilleuse loupe grossissante des courants et tendances traversant nos sociétés. Premier lieu où des individus adultes « font société », elle est le réceptacle naturel des transformations technologiques, sociologiques, économiques...

Intégrée au territoire, s'y percutent également les mutations politiques, démographiques et environnementales. Observer l'entreprise qui change, c'est observer le monde qui nous entoure, dans toute sa complexité. Essayer de comprendre ce qui s'y passe, c'est tenter de passer de spectateur à acteur de ces transformations, en tant que collaborateur, manager ou chef d'entreprise, certes, mais également en tant que citoyen, en tant que parent.

Cet ouvrage a pour ambition de cartographier, pour le néophyte comme l'averti, une grande partie des tendances qui traversent aujourd'hui nos organisations. D'en faire l'inventaire et de vulgariser les mécanismes pour favoriser la compréhension du tout, par tous. Pour ma part, dans cette courte préface, je m'attacherai à vous partager quelques éléments de réflexion sur ce qui se cache derrière ces transformations, tentant humblement d'éclairer les angles morts. Que ne disent-elles pas, ces turbulences, qu'elles révèlent ou sous-entendent dans les creux, par leur présence et leur abondance?

Oui, le monde change...

Nous vivons une époque incroyable de transformation qui fait voler en éclats nos repères traditionnels en entreprise. La Banque Mondiale annonce 70% de destruction des emplois existants liée à la robotisation de dernière génération à horizon 2030, l'OCDE évalue à 25% les métiers profondément modifiés avec l'automatisation, le Forum Économique mondial projette que 2/3 des enfants aujourd'hui en maternelle exerceront demain un métier qui n'existe pas encore, Mc Kinsey Institute évoque 40% de temps de travail humain robotisable en moyenne dans le monde. Alors que le travail salarié a toujours été l'écrasante norme en Europe dans nos sociétés modernes, aujourd'hui les paradigmes s'inversent, le travail indépendant, qui représente actuellement 12% du travail, connaissant une croissance bien supérieure à celle du salariat. Les lieux de vie et de travail explosent également, générant nouveaux marchés et interpellant ceux qui s'y intéressent de près, alors que Wordpress supprime ses bureaux déserts à San Francisco pour privilégier le télétravail et qu'IBM, a contrario, prône le retour au bureau pour favoriser la collaboration, l'innovation et le vivre ensemble. Fragmentation du travail, automatisation, 'plateformisation', individualisation croissante des attentes et des trajectoires, globalisation, transversalisation des organisations et des rapports de force, insubordination, intelligence artificielle et bêtise humaine, court-termisme rampant et quête de sens existentielle : voilà ce qui contribue à qualifier, entre autres, ce monde qui est le nôtre, et ce qui exige de repenser en profondeur l'entreprise.

Pour autant, il convient à mon sens de ne pas se jeter à corps perdu dans la prise en compte et la mise en œuvre de ces transformations. Si les temps sont résolument au(x) changement(s), ce dernier mérite d'être pensé, mesuré, et mis en perspective d'un certain nombre d'éléments.

Le changement n'est pas une science

Tout change, sauf le changement. A ériger le changement en absolue nécessité, ne perdons-nous pas de vue qu'il n'est qu'un moyen, et non une fin en soi ? Un chemin, et non une destination ? Cet impératif de changement sert parfois de vision en tant que telle à des chefs d'entreprise ou des managers un peu perdus dans les tourbillons actuels. Mais comment engager un corps social, des hommes et des femmes, dans un voyage sans but final ? Si les temps sont au changement, ils sont surtout à la vision, à la prospective, au long terme et à la hauteur de vue.

Changement sans conscience ni projection n'est que ruine des organisations.

Ceci étant posé, les transformations contemporaines pointent donc du doigt un véritable enjeu sous-jacent : la formation des leaders. Dans un monde complexe, traversé de turbulences et d'incertitude, plus que jamais nous avons besoin, dans l'entreprise comme la cité, de leaders éclairés et éclairants. Où sont-ils, ceux capables d'appréhender la complexité, la systémique et la transversalité des problématiques actuelles ? Et surtout, comment les former ? Peut-on imaginer le ou les leaders de demain sortir de la fabrique d'hier ? Il conviendra à mon sens de se poser cette question tout au long de la lecture de l'ouvrage.

Des leaders éclairés, éclairants et ... avertis. Car en période de transformation, nombreux sont les mirages, ces idéologies dogmatiques proposant des recettes rassurantes qui permettraient de s'en sortir, facilement. Qu'il est confortable de suivre une méthodologie éprouvée, supprimant tel ou tel niveau hiérarchique, mettant en place tel outil miracle, tel coaching génial ou telle 'pizza team' saugrenu... Hélas, mille fois hélas, à monde complexe, solutions complexes et sur-mesure. Les leviers et clés de transformation les plus efficaces sont probablement à trouver dans les racines culturelles, historiques, humaines de l'entreprise. Il convient, pour mieux embrasser le monde de demain, de faire un inventaire en profondeur de ce que vous êtes, de ce que vous voulez devenir, des plus petits dénominateurs communs réunissant les parties prenantes de l'entreprise, pour décliner en un projet humain viable, 'scalable' et fédérateur le projet stratégique.

Averti, le leader du futur sera, et mesuré aussi. Car si beaucoup de choses changent, il y en a beaucoup, également, qui ne changent pas. Et notamment les aspirations profondes des Hommes dans l'entreprise, en cette période houleuse où 'l'engagement' - or noir de la transformation - ne réunit pas 20% des collaborateurs selon les enquêtes Gallup. « Mais qu'est-ce qui peut bien inciter les Hommes à s'engager, à donner ce petit supplément d'énergie, de créativité, d'envie qui fera toute la différence ? » En investiguant cette question d'actualité, on ne rencontre pas des super outils digitaux, des espaces de 'side-working' multicolores ou des cantines avec frites à volonté. On entend parler de sens, de transparence, de reconnaissance immatérielle, de confiance en lieu et place du contrôle, de subsidiarité, de 'care' - mot qui n'existe pas en français (...) -, de lâcher-prise et de prise de risque. Comme si ce qui faisait s'engager les Hommes, depuis la nuit des temps, n'avait en réalité pas changé. Comme si ce tourbillon digital avait emporté avec lui le superficiel de nos échanges pour ne laisser à découvert, et donc à vif, que l'essentiel de nos aspirations. Comme si ces temps de transformations tous azimuts n'étaient en réalité qu'un formidable momentum de retour aux fondamentaux.

Finalement, derrière tous ces sujets passionnants, se cache une seule et même question : celle de la responsabilité. Celle de l'entreprise d'abord, vis-à-vis de ses collaborateurs, de ses consommateurs, de ses parties prenantes, de ses sous-traitants devenus 'sur-traitants' par l'horizontalisation des rapports de force et l'interdépendance qui caractérise le monde digital. Les discussions actuelles sur l'objet social augmenté des Entreprises, augmenté d'une dimension sociétale - sociale et environnementale - montrent à quel point c'est bien la raison d'être des entreprises qui est aujourd'hui questionnée. Mais responsabilité de nous tous aussi, à titre individuel et collectif, que nous soyons salariés, free-lance, patrons, entrepreneurs, investisseurs, chômeurs, à faire des choix professionnels et personnels qui façonnent une société et des sociétés dont nous serons fiers demain. Car à la croisée des mondes et des transformations, tout est possible, le meilleur comme le pire. Et si le digital n'avait qu'un effet, ce serait celui-ci : remettre le pouvoir de décider de notre destin, au creux de nos mains.