Qu’on l’appelle « digital evangelist », « web evangelist », « data evangelist », « futuriste digital », ou « futurologue » sa mission est simple : placer la technologie et l’intelligence artificielle au cœur de toutes les décisions. Il prêche la bonne parole dans les entreprises, les organisations, les collectivités et auprès du grand public[1]. Il souhaite convertir même les plus réfractaires à la technologie en répétant son message dogmatique dans tous les media[2].

Une démarche avant tout commerciale


Le digital evangelist ambitionne d’inspirer les foules, d’éveiller la conscience des managers, et de sensibiliser les gouvernants aux problématiques technologiques dans des domaines tels que le big data, le cloud computing, l’internet des objets, la robotique, les biotechnologies, les nanotechnologies et l’intelligence artificielle. Il est à la fois un oracle capable de prédire l’avenir, un prêtre qui aide à s’y préparer, et un messie sauveur et libérateur qui guide les âmes perdues vers le paradis de la vie numérique [3], vie éternelle grâce au transhumanisme. Selon lui, le monde change pour le meilleur et évolue vers un idéal désirable. Il faut embrasser le digital comme une source de bien-être, de performance et de liberté : les machines vont s’occuper de tout et nous permettre de nous divertir.

Cependant, bien qu’il soit extrêmement convaincant, on peut être amené à douter de son discours mystique et de sa dévotion excessive aux dieux de la technologie. En effet, le digital evangelist n’oublie pas de vendre ses services et son expertise dans des conférences[4], des livres et des prestations de conseil, quand il ne se vend pas lui-même avec sa start-up à une multinationale[5]. Il devient celui qui murmure à l’oreille des patrons et oriente les marchés en fonction de ses intérêts[6].

De la croyance plus que de la connaissance

Pour un digital evangelist, l’alternative est simple : adopter les technologies numériques ou disparaître. Il menace tous les retardataires d’uberisation, de disruption, et de disparition[7]. Il milite pour supprimer la peur et la remplacer par une forme de fascination. L’intelligence artificielle va détruire nos emplois ? Non, elle va les transformer et en créer plein de nouveaux plus intéressants[8]. L’intelligence artificielle va nous pousser à consommer plus ? Non, elle va nous permettre de consommer mieux en répondant plus précisément à nos besoins[9].

Cette propagande technologique est inspirée par les géants du numérique : les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Pour Sundar Pichai, CEO de Google, le développement de l’IA est « l’une des choses les plus importantes sur lesquelles l’humanité travaille. C’est plus profond que l’électricité ou le feu ».

Mark Zuckerberg a exprimé à plusieurs reprise son optimisme en ce qui concerne l’IA, qualifiant d’irresponsables ceux qui osent la critiquer[11]. Jeff Bezos parle d’âge d’or et de renaissance extraordinaire grâce à l’IA capable de résoudre des problèmes « du domaine de la science-fiction »[12]. Vala Afshar, chief digital evangelist de Salesforce, explique que l’IA permettra une personnalisation de masse en temps réel et conduira à une explosion de la consommation : on pourra vivre une expérience merveilleuse d’achat sur mesure[13].

Le digital evangelist diffuse ces idées et présente le progrès technologique comme quelque chose d’inéluctable et d’incontrôlable car exponentiel[14]. Il fait des déclarations chocs pour marquer les esprits et des prédictions solennelles d’événements à venir. Ces prophéties sont souvent auto-réalisatrices[15] : c’est le fait d’en parler constamment qui favorise leur accomplissement. L’évangéliste technologique passe pour un visionnaire là où ce sont le puissant lobbying, le relais de leaders d’opinion et le financement des géants du numérique, qui conduisent à la réalisation ses prédictions.

Des dérives apocalyptiques terrifiantes

Anthony Levandowski, qui est avec Sebastian Thrun à l’origine de la voiture autonome de Google, a créé en 2017 la première religion qui déifie l’IA : « Way of the Future »[16]. Il s’agit bel et bien d’inventer, de prier et d’idolâtrer un Dieu numérique. Il prêche pour son Eglise et veut promouvoir sa foi en l’IA et en ce qu’il appelle la Transition, c’est-à-dire d’une planète gérée par les humains à un monde gouverné par une IA, omniprésente, omnisciente et omnipotente, donc de pouvoir divin.

Mais selon Elon Musk, avec l’IA, « nous invoquons le diable »[17] et non pas Dieu. En pompier pyromane, il déclare « je suis à la pointe des développements de l’IA et ça me fait peur. Elle est capable de beaucoup plus que la plupart des gens imaginent ». Il précise que l’IA est « bien plus dangereuse que l’arme atomique »[18]et ajoute : « il risque de se produire quelque chose de grave dans un délai de cinq ans. 10 ans au plus. » Il s’inquiète que l’IA ne nous conduise vers une dictature immortelle, ou même une annihilation totale de l’humanité : « l’IA n’a pas besoin d’être diabolique pour détruire l’humanité – si l’IA a un but et que l’humanité se trouve sur son chemin, elle détruira logiquement l’humanité sans même y penser, sans rancune. »

D’autres experts ont une approche critique de l’IA et insistent pour que des limites soient fixées. L’un des plus illustre, Stephen Hawking, affirmait que « le développement de l’IA pourrait sonner le glas de la race humaine. Elle se développerait d’elle-même et se redéfinirait à un rythme de plus en plus rapide. Les humains, limités par une lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient remplacés »[19]. Il dira également que l’IA risque d’être la plus belle et la dernière création de l’humanité[20]. Bill Gates pense que « nous devrions tous être inquiets des menaces potentielles de l’IA »[21]. Pour Jack Ma, Président fondateur d’Alibaba : « la troisième révolution technologique pourrait déclencher la IIIème Guerre Mondiale »[22]. Le Professeur d’Oxford Nick Bostrom considère que nous sommes dans une période critique où chaque erreur dans notre gestion du progrès technologique peut nous rapprocher de l’extinction de l’humanité[23]. Après un certain niveau de développement, l’illusion de la complémentarité homme-machine pourra dégénérer très rapidement en un remplacement de l’homme par la machine.

Une guerre entre les dévots de l’IA et les apostats

Ray Kurztweil, le « nostradamus digital »[24], est Directeur de l’Ingénierie de Google et pilote les projets les plus audacieux du groupe. Inventeur, penseur, auteur de best-sellers, il prédit le futur depuis 30 ans avec une précision qui peut paraître extraordinaire : il est fier d’affirmer que 86% de ses 147 prédictions des années 90 se sont réalisées avant 2009[25]. Il a annoncé que la singularité, la fin de l’humanité sous sa forme actuelle, aurait lieu en 2045[26]. Pour lui c’est une bénédiction que l’homme puisse être augmenté par la technologie et acquérir des supers pouvoirs, jusqu’à devenir immortel.

Ray Kurztweil est un singularitarien qui voit en la technologie le salut de l’humanité. Il pense non seulement que la singularité est inévitable, mais qu’il faut œuvrer pour qu’elle se réalise au plus vite et le mieux possible[27]. Pourtant cette idéologie qui glorifie l’homme augmenté, un surhomme « parfait », être idéal sans défaut, n’est pas sans rappeler certains autoritarismes du XXème siècle et les pratiques eugénistes[28].

Laurent Alexandre, apôtre de l’immortalité, concluait déjà en 2012 une conférence TED en affirmant avoir l’intime conviction que certaines personnes de son auditoire vivront 1000 ans. La combinaison de l’IA et de la génétique permettrait d’atteindre selon lui « l’immortalité à brève échéance ». Il est d’autant plus crédible qu’il est chirurgien, diplômé d’HEC et de l’ENA. Pourtant cette idéologie qui glorifie l’homme augmenté, un surhomme « parfait », être idéal, sans défauts, sans maladies, sans faiblesse, n’est pas sans rappeler certains autoritarismes du XXème siècle et certaines pratiques eugénistes. Est-ce vraiment vers ce futur que l’humanité veut et doit aller ? Qui décide de cette société qui nous est promise ? N’y a-t-il pas d’autres scénarios possibles ? Quelles sont les puissances à l’œuvre ? Ne veut-on pas nous enfermer dans un monde qui ne répond qu’à des intérêts privés ?

C’est ce qui inquiète certains intellectuels comme le philosophe Éric Sadin, selon lequel nous assistons à une « siliconisation du monde »[29]. Pour lui, « l’humain a érigé une instance à nous dire la vérité en toutes choses »[30]. Il redoute un asservissement de l’humanité par l’IA qui fera suite au tournant injonctif de la technique qui passe progressivement de l’incitatif au coercitif. Il nous met en garde contre la pression croissance qui s’exerce alors sur la décision humaine pour la manipuler. La technique « inféodée » aux intérêts économiques et au marketing favorise le techno-libéralisme, une marchandisation de nos comportements, un consumérisme extrême et une mise en péril de la faculté de jugement et de la pluralité humaines. Le techno-libertarisme favorise le développement d’une IA au service de l’extrême-capitalisme[31].