OPINION. La lutte contre le dérèglement climatique devrait représenter, d'ici 2040, près de 68.000 milliards de dollars d'investissements dans le monde, et plus de 3.000 milliards de dollars par an dépensés dans l'ensemble des secteurs énergétiques. Par Cédric Lewandowski, directeur exécutif du Groupe EDF Stratégie, Innovation et Responsabilité d’Entreprise.

Alors que les rapports s'amoncellent pour alerter sur la catastrophe écologique à venir, la forte mobilisation des jeunes en faveur du climat, partout sur le globe, a de quoi laisser perplexe. S'il convient évidemment de se réjouir que des lycéens et des étudiants fassent montre d'un véritable engagement, il y a là une malheureuse inversion des rôles. Qui devrait absolument inciter les gouvernants et, lato sensu, tous les décisionnaires, politiques surtout, à agir au lieu de regarder et laisser faire.

Regrettable paradoxe

Force est de constater, pour l'instant, que les (nombreux) textes adoptés pour la défense de l'environnement et du climat n'ont pas créé les effets escomptés. Qu'ils soient paraphés à deux ou à plusieurs, voire par l'ensemble des pays, parfois même en grande pompe, ces documents, au premier rang desquels les Accords pour le Climat, portent en eux un regrettable paradoxe : les Etats affichent une volonté d'action certaine, pour maintenir le réchauffement planétaire en-deçà de 2°C, mais ne s'en donnent pas complètement les moyens. Car, c'est une réalité souvent absente des débats et, a fortiori, des politiques publiques, la transition énergétique est non seulement la réponse adéquate à un enjeu environnemental, mais également et surtout un immense défi industriel.

Afin de s'en convaincre, il suffit de regarder les sommes nécessaires pour sa réalisation : près de 68.000 milliards de dollars d'investissements dans le monde d'ici 2040, et plus de 3.000 milliards de dollars par an dépensés dans l'ensemble des secteurs énergétiques (électricité, transports, bâtiments, industrie). Rien qu'en Europe, s'agissant des seuls réseaux et production électriques, ce sont quelque 2.000 milliards de dollars qui devront être investis dans les 20 prochaines années. Des sommes auxquelles il faudra ajouter d'autres investissements, en amont, dans la production de panneaux solaires, d'éoliennes, de batteries ou encore de véhicules électriques. Mais également dans la fourniture de composants des centrales nucléaires, des électrolyseurs, des équipements de CCS ou de fuel de synthèse. Sans oublier les investissements dans l'extraction, le raffinage, le recyclage ou la production des matériaux nécessaires à la transition.

Prendre notre destin industriel en main

L'innovation et, en particulier le numérique, a évidemment un rôle de tout premier plan à jouer. Elle doit servir à améliorer les performances des technologies existantes, en numérisant par exemple l'ensemble d'une chaîne de production électrique et en développant les technologies de demain. Grâce aussi aux « jumeaux numériques » qui permettent de réaliser des simulations fonctionnelles et d'anticiper le vieillissement des installations nucléaires. La sûreté des réacteurs nucléaires s'en trouve ainsi améliorée. Et l'on constate que ces innovations numériques mobilisent tout un écosystème, mêlant industrie et laboratoires de recherche, qui pourrait être répliqué afin de procurer un avantage concurrentiel sérieux à la France et à l'Union européenne (UE).

En 2017, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) indiquait que la Chine regroupait un quart des capacités mondiales de fabrication des modules photovoltaïques, et fabriquait plus de la moitié des panneaux solaires vendus dans le monde. La même année, les dix premiers fabricants mondiaux de batteries pour automobiles étaient également chinois, coréens ou japonais. De quoi placer Pékin au sommet de ce marché mondial (plus de 60 %) en pleine expansion, tandis que de nombreux fabricants de modules photovoltaïques européens faisaient faillite. Certes, des emplois, souvent non délocalisables, sont créés, en France notamment, pour construire des panneaux solaires à partir de modules importés. Mais si la majorité des emplois et de la valeur ajoutée est créée hors de l'Hexagone ou de l'UE, difficile de prétendre à une crédibilité industrielle.

Consolidation de capital technique et humain

Or, le succès de la transition énergétique, parce qu'elle implique des changements profonds qui intéressent autant ce que l'on crée que la manière de le faire, est intimement lié aux enjeux industriels et à ses dimensions de temps long, d'innovation et d'anticipation. Mais aussi de consolidation de capital technique et humain. Rappelons que cette mutation écologique devra se faire, in fine, au profit des populations et plus particulièrement des jeunes, les adultes de demain. Avec, en premier lieu, des emplois, du pouvoir d'achat et, en fin de compte, de la croissance. Encore faut-il que les gouvernements, qui y ont un intérêt direct, acceptent de remettre sur le métier leur ouvrage à peine esquissé.