La quête de sens en entreprise est un sujet qui occupe l’esprit de nombreux salariés mais cette quête trouve-t-elle un écho au sein des entreprises et de leur corps managérial ? C’est ici l’objet de l’enquête que nous amorçons.

Le monde dans lequel nous travaillons peut apparaître de plus en plus incertain et complexe. Le découpage des taches (Taylorisme-Fordisme), leur abstraction grandissante accompagnée d’une certaine déshumanisation du travail ont contribué au fil des décennies à éloigner le travail individuel de l’utilité finale, le privant progressivement de son sens. Ce sens, que chacun pouvait trouver dans la religion, l’engagement politique ou associatif auparavant, revient inévitablement sur le devant de la scène dans l’entreprise. En effet, les entreprises et associations constituent le premier vecteur d’action à court terme sur la société. Il est important de rappeler ici qu’une entreprise est avant tout un groupe organisé d’hommes et de femmes qui s’entendent pour agir dans un but commun. Et c’est bien aux entreprises que nous consacrons la majorité de notre temps. Ce sont encore elles qui, depuis qu’elles existent, contribuent à façonner la société, nos usages, notre quotidien. On l’oublie, mais force est de constater qu’elles sont un levier d’action important sur nos vies, que l’on soit salarié, citoyen ou consommateur. Les entreprises, souvent pointées comme source de problèmes, sont d’abord celles qui agissent en première ligne sur le terrain, structurent nombre de fonctions de la société, incarnant souvent les solutions et leur mise en œuvre. Ce sont désormais elles qui initient nombre de changements dans le monde.

Leur mission est telle qu’elles ne peuvent échapper à la tendance de fond que constitue la quête individuelle de sens de chaque être qui œuvre en leur sein.

L’impact de la culture managériale d’une entreprise sur la vie et le bien-être des salariés n’est plus à démontrer. Pour autant, dépasser la quête sèche de performances et les procédures internes reste difficile, d’autant plus que l’entreprise est importante. Parler d’humain et de sens serait même ésotérique dans certaines d’entre elles.

Il suffit de constater les aspirations des salariés, qui ne cherchent plus un bon poste avec un bon salaire, mais un lieu de vie où leur quête de sens et leur soif d’impact sur le monde pourraient s’épanouir, et où leur vie privée et leurs valeurs les plus intimes seraient respectées, préservées, voire valorisées. Désormais, et comme le soulignait assez récemment une étude*, les salariés veulent se sentir utiles et tendent à fuir un mode de vie dichotomique où il serait impossible d’être « soi » au travail, ils sont de plus en plus nombreux en quête d’un poste qui leur permettrait d’incarner la meilleure version d’eux-mêmes. Devant l’ampleur de l’aspiration, les entreprises et les managers ont bien du mal à prendre leur parti de cette tendance. Ces mêmes managers ont donc, outre la pression de la performance de leurs équipes, l’exigence d’insuffler un sens au travail de chacun.

Même si la perception du sens et de l’utilité de leur travail reste très personnelle et subjective, évaluée à hauteur de leurs aspirations personnelles, les salariés sont en attente d’un cap à suivre, donné par le management. Les managers ne doivent donc pas faire l’erreur de demander aux salariés de donner ou créer du sens par eux-mêmes, ce qui ne ferait qu’ajouter une pression supplémentaire : « sois performant, rends toi utile et souris. ». La frontière est ténue. Si la quête du bonheur au travailest stimulée par la recherche de productivité (un salarié heureux devant être plus productif), sans démarche sincèrement positive, la démarche a de fortes chances d’être vécue comme une manipulation, à l’inverse de l’effet recherché.

Le sujet est aussi important que sensible, voire philosophique. Nous voulions savoir s’il s’agit d’un réel sujet au sein des entreprises. Et le cas échéant, mettre en lumière les actions qui vont dans le sens…du sens. L’enquête est ouverte et elle commence avec le groupe ENGIE.

Interrogée sur la dimension de sens et d’humanité dans l’entreprise, Céline Forest, Directrice de l’Expérience Clients et de la Communication d’ENGIE Cofely, s’attache à promouvoir ces valeurs au sein du groupe. Cette jeune femme de 37 ans, entrée au sein du groupe en 2007, siège depuis un an au comité exécutif d’ENGIE Cofely. Elle incarne parfaitement ses convictions, démontrant que la force de l’engagement, la défense, quasi farouche, de ses valeurs personnelles, est un moteur de progression et de changement à l’intérieur des entreprises peu importe l’âge ou le genre. Elle incarne donc typiquement le profil de la cadre dirigeante qui choisit son métier en accord avec ses aspirations. En effet, sa vocation, en tant que citoyenne et aussi en tant qu’actrice chez ENGIE Cofely, est de contribuer à la diminution de l’empreinte carbone. Sa mission personnelle va même au-delà ; son objectif est clair : chercher à avoir un impact sur le monde.

Présenté ainsi, la barre semble bien haute et rien de tel qu’un regard d’enfant pour garder les pieds sur terre ! Un soir, probablement influencée par un livre sur les grandes femmes de l’Histoire, sa fille de cinq ans lui demande ce qu’elle allait bien pouvoir apporter au monde si elle devenait « juste » vétérinaire – le métier qu’elle aimerait faire quand elle sera grande.

Interpellée, Céline Forest a estimé utile de parler de l’influence des femmes et des hommes et de la manière dont ils peuvent faire évoluer les choses à leur échelle, au quotidien… Le terrain d’ENGIE Cofely se révèle alors être une opportunité pour mettre en œuvre cette démonstration. Tous les jours, les collaborateurs du groupe, hommes comme femmes, « sans en avoir forcément conscience, font de notre société un endroit un peu plus humain », en incarnant simplement ce qu’ils ou elles sont. Céline Forest a donc lancé une démarche dans l’entreprise pour mettre en lumière les aspirations personnelles de plusieurs collaboratrices, à tout niveau du groupe, et valoriser leurs métiers et leurs rôles. Ainsi est né le projet d’écriture et d‘illustration « Histoires d’Elles », une série de portraits de ces « héroïnes du quotidien ».

Zoom sur « Histoires d’Elles »

On y découvre une variété de personnalités et de parcours de vie, évidemment tous uniques, comme Bénédicte, responsable écoute et parcours clients, maman d’un enfant en situation de handicap, qui rêve d’un monde «où il n’y aura plus ce regard pesant et dur sur le handicap, un monde où la différence ne fera pas peur », Agnès, assistante département travaux passée par l’Armée pour « servir la population », ou Massemo, alternante et championne de course à pied qui «se donne à fond dans tout ce qu’elle entreprend ».

« Histoires d’Elles » démontre alors que chacun, et en l’occurrence chacune, à sa manière, peut avoir un impact sur son environnement, et donc sur le monde. Et ce, quels que soient son métier, son activité, ses choix ou expériences de vie. Inutile d’avoir été champion, d’avoir vécu des traumatismes que l’on a surmontés ou non, pour oser incarner ce que l’on est. Car oui, dans l’entreprise, alors même qu’elle accapare une bonne partie de notre temps, être soi est encore trop souvent l’apanage de celui ou celle qui ose, et qui doit parfois se trouver des (bonnes) excuses pour oser être et assumer ce qu’il ou elle est. Ce sont pourtant ces moteurs, humains par essence, qui permettent à chacun de créer du lien et de s’épanouir socialement. Céline est convaincue qu’il est nécessaire aujourd’hui « de remettre de l’humanité dans l’entreprise, pour nous permettre de mieux nous comprendre et, ainsi, de mieux travailler ensemble ».

Au-delà de l’exercice de communication, que l’on pourrait trop rapidement interpréter comme du feminisme- ou purpose- washing, ce projet est une invitation à dépasser l’avatar professionnel que l’on croise dans les couloirs, pour aller plus loin et découvrir la singularité de la personne, son parcours de vie, ses convictions, sa force motrice, son essence de vie…

Retour sur le moteur humain derrière cette démarche

Ce type de démarche est rare au sein des entreprises, il est donc intéressant de s’intéresser davantage à la personnalité de l’initiatrice de cette action qui appelle à plus d’humanité et d’incarnation de sens.

« Qui veut, peut » résumerait bien son leitmotiv. Pour Céline Forest, il faut « se faire confiance, rester fidèle à soi-même et à ses valeurs ». Son évolution au sein d’ENGIE Cofely, elle l’attribue aussi à sa ténacité. C’est une femme d’action, qui prend des initiatives et « qui n’attend pas que les choses arrivent ».

Inutile de lui parler de plafond de verre, elle est convaincue que « s’il on est passionné par ce que l’on fait, et qu’on a envie de le faire, on peut y arriver, même si on n’a pas toutes les compétences métier ou le savoir-faire », et ce quels que soient l’âge, le genre ou l’origine.

Issue d’une lignée de femmes qui ont aussi su s’imposer professionnellement, elle estime que les principaux moteurs de réalisation de soi résident dans l’aptitude à porter ses convictions, dans le savoir-être et l’envie de réussir. Sans surprise, les questions du milieu familial, social, de l’éducation et de la construction de la personnalité surgissent naturellement dans l’adoption d’un tel état d’esprit.

* Une étude du cabinet Deloitte réalisée fin 2017 avec Viadeo, « sens au travail ou sens interdit », indiquait que 87% des personnes interrogées (de tout âge et fonction) accordent de l’importance au sens au travail. Cette notion de sens touche l’organisation des missions collectives, mais aussi la contribution de chacun dans ces missions, en tant qu’individu faisant partie de l’organisation. 54% (et 65% pour les cadres dirigeants) considèrent par ailleurs que le sens a guidé leur orientation professionnelle.