OPINION. Les investisseurs institutionnels négligent des opportunités de générer des performances intéressantes et d'avoir un impact significatif faute d'une bonne grille de lecture du changement climatique. Par Vikram Raju, directeur exécutif et responsable de l'investissement à impact AIP Marchés privés chez Morgan Stanley IM.

C'est parce qu'ils analysent le changement climatique de façon très approximative que les investisseurs institutionnels négligent des opportunités de générer des performances intéressantes et d'avoir un impact significatif sur le problème le plus urgent auquel notre planète est actuellement confrontée. Les investisseurs ont pris conscience du fait que le changement climatique n'est plus une menace théorique. Les effets des conditions météorologiques extrêmes, de l'élévation du niveau des mers, de la rareté des ressources et de la pollution se font sentir sur tous les continents, avec des conséquences désastreuses pour les particuliers, les gouvernements et les entreprises.
Pourtant, pour de nombreux investisseurs, l'investissement climatique reste un concept abstrait qui est souvent associé à des discussions sur la gestion des risques, les préférences des consommateurs, et l'amalgame entre l'investissement environnemental, social et de gouvernance (ESG) et l'investissement à impact. En fait, les conséquences du changement climatique sont nuancées, tout comme les solutions potentielles.

En examinant la question du changement climatique sous un angle plus large, nous pensons que les investisseurs pourraient être en mesure de mieux cerner les opportunités de s'attaquer efficacement à un éventail de problèmes climatiques et de potentiellement générer des performances ajustées du risque intéressantes.

Voici six des mythes les plus courants qui circulent sur l'investissement climatique.

Mythe n°1 : la problématique se résume au réchauffement climatique

Réalité : les problèmes sont multiples.

Pour beaucoup de gens, le terme « réchauffement climatique » évoque la fonte des icebergs au niveau du cercle polaire arctique. Il s'agit en effet d'une conséquence majeure et inquiétante du changement climatique.

Néanmoins, de nombreux aspects de la question climatique sont plus tangibles et potentiellement plus faciles à gérer. Ils comprennent, entre autres :

- La pollution : Qu'il s'agisse du problème très visible de la qualité de l'air à Pékin ou à Delhi, qui s'étouffent dans les brouillards toxiques, ou de la verdoyante Londres, où les niveaux d'oxyde d'azote dépassent régulièrement les normes de sécurité, la pollution est présente dans notre vie quotidienne.
- La rareté des ressources : La sécheresse est un problème de plus en plus sérieux qui affecte les communautés et les agriculteurs du monde entier. L'année dernière, la ville du Cap a failli être à court d'eau et a introduit le concept du Jour Zéro, qui déclenche le début d'un rationnement drastique de l'eau. La Californie doit également faire face aux graves conséquences de la sécheresse et, désormais, des inondations. Dans de nombreuses régions d'Afrique, les lacs s'assèchent, ce qui entraîne des troubles sociaux, des conflits, des mouvements migratoires et des crises liées au problème des réfugiés.

- La gestion des déchets : Bon nombre de nos villes sont à court de sites d'enfouissement et d'autres solutions d'élimination des déchets. Les plastiques se répandent dans les océans, contaminant la vie marine et notre chaîne alimentaire à des niveaux alarmants. Au rythme actuel, il pourrait y avoir plus de plastique que de poissons dans les océans d'ici 2050.
- L'éco-diversité : Des sections de forêt tropicale vierge en Indonésie sont régulièrement rasées pour faire place à l'agriculture ou le commerce du bois. C'est également le cas au Brésil où la forêt tropicale amazonienne produit 20% de l'oxygène de notre planète. Rien qu'en 2016, 30% du corail de la Grande Barrière de corail a été détruit.


Mythe n°2 : une stratégie ESG permet de répondre aux enjeux climatiques.

Réalité : l'investissement ESG est nécessaire, mais pas suffisant pour faire face au changement climatique.

Il consiste à intégrer des facteurs de risque environnementaux, sociaux et de gouvernance, et devient une composante essentielle de toute stratégie d'investissement. Son objectif est de limiter le risque opérationnel, financier ou de réputation qui pourrait résulter d'un dysfonctionnement dans l'une de ces trois dimensions.
Nous pensons toutefois qu'il n'est pas possible de se limiter à un assainissement ESG si l'on veut avoir un impact positif sur le climat. Il est nécessaire d'investir activement dans les entreprises, en mobilisant généralement des capitaux dans le cadre du capital-investissement, dont les activités principales créent de nouveaux effets positifs sur l'environnement, qu'il s'agisse d'une réduction des émissions de CO2, de la pollution ou de la consommation de ressources.


Mythe n°3 : les énergies renouvelables constituent la solution principale

Réalité : le spectre des opportunités d'investissement dépasse largement la production d'électricité.

Les énergies renouvelables ont toujours été le fondement de l'investissement dans la lutte contre le changement climatique, mais il existe tout un univers d'opportunités en plus des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Une stratégie globale sur le climat ne se limitera pas à la production d'électricité, mais portera également sur l'efficacité énergétique, le logement, les transports, l'alimentation et le recyclage.

Là encore, certaines des idées d'investissement les plus caractéristiques, tant du point de vue de la performance que de l'impact, se concentrent sur la résolution de problèmes spécifiques, l'amélioration des technologies existantes ou la facilitation de leur adoption à une large échelle.

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Minimiser l'empreinte carbone des transports, par exemple, ne consiste pas seulement à financer les voitures électriques et les fabricants de batteries lithium-ion. Ce secteur abrite une myriade d'entreprises qui contribuent à développer des moyens de transport plus respectueux de l'environnement, qui peuvent sembler modestes mais qui ont un impact immense.

C'est le cas, par exemple, d'une entreprise de kiosques d'échange de batteries en Asie, qui fait des deux-roues électriques une alternative plus viable en apportant une réponse créative au problème de la charge. Plutôt que de brancher leur véhicule et d'attendre qu'il se recharge, les conducteurs utilisent les kiosques pour échanger leurs batteries. Les kiosques ne sont pas inféodés à une technologie en particulier ; dès que de nouvelles batteries sont lancées sur le marché, l'entreprise les intègre simplement dans son catalogue.

De même, la chimie verte est une catégorie qui ne bénéficie pas de la même considération que les énergies alternatives, mais qui permet amplement de réduire l'utilisation de dérivés de combustibles fossiles dans des produits de consommation courante, des matériaux de conditionnement aux peintures et aux vernis pour meubles. Il en va de même pour les nouveaux modèles économiques concernant le recyclage, les matériaux de conditionnement compostables, la valorisation énergétique des déchets et le traitement des eaux usées.

Il existe aussi un grand nombre d'idées d'investissement liées à l'alimentation. La demande de protéines de viande augmente en même temps que la population mondiale et les niveaux de revenu. Pourtant, le bétail est une source importante d'émissions de méthane, un gaz à effet de serre dont les effets sont environ 30 fois pire que le CO2. De ce point de vue, les produits de la mer durables, dont l'empreinte carbone est beaucoup plus faible, constituent un océan d'opportunités.


Mythe n°4 : les énergies renouvelables ont besoin de subventions pour générer des performances convaincantes

Réalité : les coûts ont chuté massivement depuis l'avènement des énergies renouvelables et les prix sont désormais concurrentiels par rapport aux énergies traditionnelles sur de nombreux marchés.

Il fut un temps où les énergies renouvelables étaient totalement tributaires des subventions, mais trois changements majeurs ont rendu cette réalité obsolète.

Tout d'abord, les coûts ont considérablement baissé alors que la technologie s'est améliorée ; il est désormais possible de développer des sources d'énergie renouvelable dans des espaces très réduits ou dans des zones reculées. Aujourd'hui, les pales des éoliennes sont proches des ailes d'avions en termes de taille et de sophistication, tandis que les prix des panneaux photovoltaïques ont baissé de plus de 60% au cours des dix dernières années. Comme cette technologie atteint son volume critique, son installation et son entretien deviennent également plus rentables et pratiques.

Deuxièmement, les investisseurs peuvent maintenant cibler des projets spécifiques et ainsi s'assurer que la solution est en adéquation avec la problématique. Les marchés ne sont pas monolithiques et les prix de l'énergie, de même que les ressources photovoltaïques et éoliennes, varient selon les régions. Cela rend les énergies renouvelables très concurrentielles dans certains endroits et moins dans d'autres. Il incombe également aux investisseurs de se pencher sur le contexte particulier dans lequel s'inscrivent les projets d'énergie renouvelable.

Enfin, la demande de solutions distribuées est en hausse, favorisée par le vieillissement des infrastructures de réseau dans les marchés développés et, dans le cas de nombreux marchés émergents, par l'absence de réseaux. Par exemple, une entreprise d'Afrique australe qui se spécialise dans la fabrication et la vente de systèmes domestiques fonctionnant grâce à l'énergie photovoltaïque ouvre la voie à des changements environnementaux et sociaux. En remplaçant le kérosène ou le diesel par l'énergie photovoltaïque, les consommateurs économisent de l'argent, contribuent à améliorer la qualité de l'air dans leurs collectivités et puisent dans une source d'énergie plus fiable et plus durable.


Mythe n°5 : l'investissement initial dans les technologies propres est totalement vain

Réalité : les investisseurs avisés ciblent des solutions modestes plutôt que des projets particulièrement ambitieux.

L'investissement dans les technologies propres a traversé quelques cycles de bulles spéculatives et, comme l'investissement initial dans d'autres domaines, il a connu des succès et des échecs très médiatisés. Bien que ce soit essentiellement les solutions globales et à grande échelle qui retiennent l'attention des investisseurs dans le domaine des technologies propres, de plus en plus d'entreprises travaillent en coulisse pour s'attaquer aux causes et aux effets spécifiques du changement climatique.

En effet, le secteur a évolué, tout comme les investisseurs. Au lieu de chercher une solution miracle pour le dessalement de l'eau de mer à grande échelle, les investisseurs avisés s'intéressent aux logiciels qui régulent les pompes des systèmes d'eau. Plutôt que de miser sur la prochaine nouveauté dans le domaine des voitures ou des batteries électriques, les investisseurs intelligents spécialisés dans les phases de démarrage soutiennent des projets comme le développement de matériel permettant de faciliter la collecte de données ou l'optimisation de l'alimentation aux bornes de recharge.

Ces idées ne font peut-être pas les gros titres - et c'est souvent une bonne chose - mais elles créent collectivement le maillage nécessaire pour réaliser des gains significatifs et progressifs dans leurs domaines respectifs.

Mythe n°6 : l'investissement climatique est fortement tributaire des changements politiques et réglementaires

Réalité : les particuliers, les entreprises et les administrations locales peuvent exercer la même influence.

Les médias mettent souvent l'accent sur les déclarations des gouvernements concernant la politique climatique, mais la tendance sous-jacente de l'investissement climatique est résolument constante et transcende de plus en plus la politique. Collectivement, les particuliers, les entreprises et les administrations locales peuvent exercer plus d'influence.

Prenons l'exemple des États-Unis. Alors que le gouvernement fédéral a pris une orientation différente en matière d'initiatives climatiques, les États et les villes mettent en oeuvre des plans ambitieux qui leur sont propres. En mars, le Nouveau-Mexique s'est joint à la Californie, à Hawaï et au district de Columbia pour fixer un objectif en matière de production d'électricité renouvelable et sans émissions de CO2 d'ici 2045, et les gouverneurs d'une douzaine d'autres États américains auraient apparemment l'intention de dévoiler des objectifs similaires. Dans le même temps, certaines des plus grandes entreprises au monde prennent des mesures significatives pour réduire leur empreinte environnementale. Et il ne faut pas sous-estimer les particuliers qui se mobilisent en tant que citoyens et en tant que consommateurs.

Tout cela pour dire qu'une stratégie climatique globale tient compte de toutes les idées, grandes et petites. Son objectif est de faire face à la menace globale du réchauffement climatique et de soutenir les initiatives locales visant à résoudre les problèmes liés à la pollution, à la rareté des ressources, à la gestion des déchets et à l'écodiversité.

L'innovation comporte des risques technologiques et commerciaux. Cependant, une approche active et diversifiée à l'échelle mondiale dans toutes les classes d'actifs - depuis le stade initial aux infrastructures en passant par l'agriculture - peut offrir aux investisseurs un moyen d'obtenir des performances intéressantes et d'avoir un impact réel sur le problème le plus urgent auquel notre planète est actuellement confrontée.