Emmanuel Macron dénonçait, le 11 juin dernier devant l’Organisation Internationale du Travail à Genève, les dérives d’un « capitalismedevenu fou ».

Le monde occidental fait l’expérience d’un dérèglement sans précédent, dont le volet capitaliste ne serait qu’une des très nombreuses figures. De l’Etat à l’entreprise, aucun espace ne semble y échapper : dérèglement capitaliste, climatique, politique, économique, social et sociétal, identitaire.

Nos démocraties sont entrées dans une ère « tragique », selon les termes du sociologue Michel Maffesoli, résultat de la conjugaison de plusieurs facteurs : la montée de la défiance et des tribalismes, le développement de l’intolérance politique, la poussée de la violence physique, une Europe fragilisée à l’épreuve du Brexit, une concurrence exacerbée devenue globale amenant ses dérives protectionnistes.

Celles-ci sont ainsi confrontées à des conflits d’un type nouveau, non conventionnels, polymorphes, diffus, d’une puissance insoupçonnable, aux contours notamment géographiques, indéfinis et fluctuants. Il en résulte une inflation des espaces d’insécurité, menaces terroristes, cyber attaques, fuite des données, crise sociale et morale aiguë incarnée dans notre pays par les gilets jaunes et les dérives de violence qui l’accompagnent, défi climatique aggravant le défi migratoire et amenant à leur tour la question de l’intégration et du phénomène religieux.

Ces conflits prennent pour cible les points névralgiques de nos économies, au premier chef les entreprises. Dans un contexte de transformation énergétique et digitale où l’innovation devient un enjeu stratégique, la propriété et la maîtrise des technologies font des entreprises des parties prenantes centrales.

Concentrant des enjeux vitaux, notamment économiques, géostratégiques, politiques, sécuritaires parfois même, les entreprises sont désormais le terrain d’affrontements plus ou moins lisibles, devenant par la même des lieux d’une extrême vulnérabilité.

L’entreprise, désormais « chose publique », subissant les conséquences frontales de la remise en cause d’un ordre commercial mondial multilatéral, devient un enjeu de souveraineté économique et politique, et par là même, un objet de prédation. Les affrontements commerciaux, économiques et financiers, longtemps compris comme l’expression d’une concurrence consubstantielle à un ordre capitaliste maîtrisé, ont muté de façon insidieuse en une guerre économique ouverte, amenant ses déviances protectionnistes et ses ingérences croissantes du politique dans l’économique.

Les nouveaux outils de cette guerre sont connus. A côté de l’intelligence économique et des pressions politiques, les temps modernes ont apporté d’autres armes, le recours au digital anonymisant les manœuvres, les fake news démultipliant toute forme de manipulation, la guerre des données, les cyber attaques. Dans son bilan pour 2017, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) affirmait que l’une des deux finalités des cyberattaques, à côté de la déstabilisation des processus démocratiques, consistait en la déstabilisation de l’ordre économique en ciblant des entreprises identifiées. Ainsi, l’attaque NotPetya fin juin 2017 a-t-elle infecté des milliers de serveurs d’entreprises, notamment pour la France, Saint Gobain, Auchan et Renault.

Dans ce contexte extraordinaire, les derniers mois ont apporté leur lot de batailles économiques et d’incursions activistes, notamment en Europe. Qu’il s’agisse, pour n’en citer que quelques uns, des dossiers Telecom Italia, Renault Nissan, Pernod Ricard, EssilorLuxottica, Casino, Lagardère, Thyssenkrupp, chacun d’entre eux s’illustre par une virulence des affrontements inédite.

Derrière ces affrontements entre entreprises, entre actionnaires, ces ventes à découvert anormalement massives, peuvent se loger les ressorts d’une guerre économique, invitant ainsi les acteurs et les régulateurs à une vigilance accrue et une compréhension plus fine des enjeux et intérêts en présence.

Ainsi, et sans porter de jugement sur les déviances auxquelles Carlos Ghosn se serait livré durant ses années à la tête de l’alliance Renault-Nissan, le traitement que lui infligent les autorités nippones depuis son arrestation le 19 novembre dernier pourrait indiquer que les enjeux dépassent de beaucoup la seule question des comportements d’un patron devenu omnipotent.

Le conflit commercial féroce que se livrent les Etats-Unis et la Chine pour gagner la guerre technologique, qui s’annonce être un conflit géostratégique de longue haleine, amenant notamment les accusations d’espionnage par les Etats-Unis contre Huawei au profit de Pékin, illustre l’extrême complexité des affrontements économiques et la puissance de l’enjeu de souveraineté technologique.

Or, l’Europe aurait tort de considérer que cette guerre économique se cantonne au seul duel sino-américain. Elle doit tout au contraire, et de façon solidaire, adopter une lecture affinée et multi dimensionnelle des affrontements économiques, là où elle pouvait s’en tenir il y a quelques années à une analyse de pure concurrence économique, fut-elle exacerbée. En d’autres termes, le seul prisme de la concurrence ne suffit plus pour comprendre des stratégies parfois peu lisibles.

Ainsi, les attaques récentes subies par certaines sociétés se déployant dans l’industrie des nouvelles technologies ou de la transformation digitale, comme Atos, Solution 30, Ingenico, ou dans la voiture autonome comme Valéo, mériteraient d’être analysées à l’aune de cette guerre économique.

Nos économies libérales sont confrontés à un défi majeur, celui de tracer la ligne de démarcation entre ce qui est du ressort du jeu normal de la concurrence, rétif à toute forme de protectionnisme, et ce qui relève de manœuvres débridées, qui inexorablement, vont continuer de nourrir ce dérèglement dénoncé par Emmanuel Macron. Le capitalisme, dont on s’accorde à considérer qu’il doit être désormais « responsable », selon les termes du Ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire, en dépend.