La numérisation est devenue un moteur de l’économie mondiale. Il y a ceux qui prennent le train du numérique et ceux qui restent à quai. À travers des réformes institutionnelles qui tirent parti des avantages de la numérisation, le Machreq peut s’imposer comme un centre névralgique des réseaux de données internationaux. La transformation numérique peut aussi aider à résoudre des défis pressants, en contribuant à renforcer la transparence, à accélérer une productivité aujourd'hui médiocre et à accroître les opportunités économiques pour tous, et en particulier les jeunes. Le train de la numérisation avance à vive allure, et la région se doit de saisir cette occasion. Un nouveau rapport, intitulé Le Mashreq 2.0, trace la feuille de route pour y parvenir et éclaire les tenants et les aboutissants d’un marché régional numérique intégré.

Loin des traits sous lesquels les médias dépeignent traditionnellement la région, le Machreq est en réalité l'épicentre du marché de transit des données le plus dynamique du monde. On prévoit que le trafic de données au sein de la région progressera de 42 % en croissance annuelle entre 2016 et 2021. En raison notamment d’une histoire commune et de liens géographiques et culturels étroits, les échanges de données entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA) d’un côté et l’Europe de l’autre progressent chaque année de plus de 50 %.

Le potentiel du Machreq en matière d'économie numérique transparaît également dans le grand nombre de licornes qui ont fleuri dans le monde arabe, avec notamment des fleurons comme Maktoub et Souk.com, qui ont vu le jour à Amman, la capitale de la Jordanie. Ces plateformes digitales témoignent d’une évolution dans le comportement des consommateurs et de leur appétit pour le numérique. On peut également citer Magnitt, start-up iraquienne à présent basée à Dubaï qui met en relation quelque 5 500 jeunes pousses avec des investisseurs de toute la région.

L’avenir s’annonce donc radieux pour le Machreq, si ce n’est que son infrastructure internet haut débit n’est pas encore dotée des capacités nécessaires pour réaliser ce potentiel. Si les téléphones mobiles sont partout, on ne peut pas en dire autant de l’internet haut débit, dont le taux de pénétration est de 28 % seulement en Iraq, contre 95 % pour la téléphonie mobile. Le cas du Liban est moins flagrant, avec des taux de 75 % et de 71 % respectivement pour le mobile et le haut débit. On observe en outre des disparités dans le taux de possession en fonction du sexe : l’écart entre les hommes et les femmes atteint 11 % en Iraq et même 21 % en Jordanie, mais il n’est que de 2 % en Égypte ou en Turquie. Avec une vitesse de téléchargement de l’internet fixe de 29 Mb/s en Jordanie, 13 Mb/s en Iraq et 7 Mb/s au Liban, les pays du Machreq sont en dessous de la moyenne mondiale (55 Mb/s), ce qui crée un goulet d'étranglement important. La situation est moins problématique en ce qui concerne l’internet mobile, où la vitesse de téléchargement s’élève à 25 Mb/s en moyenne dans le monde, mais à 40 Mb/s au Liban, 15 Mb/s en Jordanie et 6 Mb/s en Iraq. Les pays du Machreq sont cependant loin derrière les meilleurs élèves de leur catégorie, à l’instar de la Roumanie, qui est parvenue à obtenir des vitesses de téléchargement de 131Mb/s (fixe) et 34 Mb/s (mobile) en instaurant la concurrence et en permettant l'entrée de nouveaux opérateurs sur le marché. La capacité à absorber les nouvelles technologies de communication est une autre source importante de disparité : la 4G n’est disponible que pour 25 % de la population iraquienne,alors que 95 % des habitants de Jordanie et du Liban peuvent en bénéficier. Les points d’échange internet constituent également un potentiel encore largement inexploité.

Pour être en mesure d'assurer le niveau de connectivité internet indispensable pour développer l'économie des données, les pays doivent consacrer des investissements considérables dans des maillons essentiels de la chaîne de valeur des infrastructures. En Iraq, on estime qu’il faudra mobiliser 660,5 milliards de dinars (558,8 millions de dollars) pour bâtir un réseau fixe solide dans les zones touchées par la guerre.

Plus globalement, les investissements dans les infrastructures haut débit du « dernier kilomètre » (c’est-à-dire l’expansion des réseaux jusqu’à l'utilisateur) sont à la traîne. Pour étendre l'accès à l’internet haut débit par fibre optique à 30 % de la population du Machreq (13 millions de ménages environ), les besoins d’investissement sont compris entre 4 et 5,2 milliards de dollars. Une grande partie de ces investissements peuvent être mobilisés auprès du secteur privé, grâce à de nouveaux entrants ou à travers un usage stratégique des partenariats public-privé (PPP). Le projet concernant le réseau national haut débit (NBN) en Jordanie est un bon exemple de PPP : il devrait permettre de lever au moins 100 millions de dollars d’investissements privés supplémentaires en tirant parti du réseau public en fibre optique existant. Le niveau d’investissements nécessaires est certes très considérable, mais, compte tenu du potentiel que recèle la région, il est atteignable. En plus des infrastructures du « dernier kilomètre », l'amélioration des points d’échange internet est susceptible de renforcer les réseaux d'échange des données régionaux et de catalyser au moins 200 millions d’investissements. Au Machreq, le développement des écosystèmes numériques peut en outre tirer profit de deux atouts majeurs : le niveau élevé d’instruction dans la région, et notamment dans les compétences numériques, et une position géographique stratégique au cœur du commerce de services de pointe. Une augmentation de 10 % de la pénétration du haut débit aurait un effet significatif sur la croissance du PIB, avec une hausse maximale estimée à 1,4 %. Avec, à la clé, une amélioration sensible de la croissance économique et de l'intégration commerciale dans la région. Cependant, l’infrastructure n’est qu’une partie du problème.

Alors que le Machreq possède un réseau d’interconnexion régional bien développé pour le haut débit, celui-ci est en réalité sous-utilisé en raison d'un contexte d'économie politique complexe et de l’absence de règles et d'institutions crédibles. À cet égard, il est essentiel d’entreprendre des réformes institutionnelles pour accroître la contestabilité des marchés. Les améliorations indispensables et prioritaires sont les suivantes : a) approfondir la concurrence en éliminant les situations de rente ; b) renforcer les institutions de réglementation ; c) créer des mesures d’incitation réglementaires, notamment pour mieux encadrer et faciliter les investissements dans la fibre optique ; et d) généraliser l'accès au haut débit grâce à une utilisation proactive des subventions publiques et accélérer le calendrier pour le déploiement des technologies les plus avancées telles que la 5G.

Le Machreq a besoin de ces réformes pour s’imposer comme un pôle numérique régional et permettre ainsi à la région MENA d’exploiter pleinement le potentiel de la nouvelle économie digitale, de cultiver l’innovation et l’entrepreneuriat et de créer des débouchés pour sa jeunesse rompue aux nouvelles technologies.