De défi économique, la révolution numérique et notamment l’Intelligence Artificielle (IA) devient maintenant un problème politique, notamment en termes de gouvernance. Quel types d’acteurs (un État ou une entreprise du numérique) dirigeront ces processus, créant une asymétrie mondiale en termes de commerce, de flux d’informations, de structures sociales et de pouvoir politique ?

Certaines études suggèrent que d’ici 2030, l’Intelligence Artificielle (IA) pourrait contribuer à l’économie mondiale à hauteur de 13,33 billions d’euros (plus que la production actuelle de la Chine et de l’Inde combinées). L’essentiel du conflit politique qui soulève la question de la gouvernance mondiale est de savoir quel type d’acteur (un État ou une entreprise du numérique) dirigera ce processus, créant une asymétrie mondiale en termes de commerce, de flux d’informations, de structures sociales et de pouvoir politique. Cela implique de remettre en question le système international tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’Intelligence Artificielle génère un nouveau système à grande échelle basé sur des services tels que la gestion du trafic et les véhicules intelligents, les systèmes bancaires internationaux, et les nouveaux écosystèmes de santé. L’IA va créer des chaînes de valeur globales comprennat l’Internet des Objets (IoT) et la robotique (Industrie 4.0). sans publier l’électronique, avec une nouvelle génération de microprocesseurs et de puces hautement spécialisées, la « nourriture » de l’IA est l’Internet – une source majeure de données, de puissance de calcul et d’infrastructures de télécommunication.

Tous les pays n’en bénéficieront pas de la même façon, étant donné que la richesse reposant sur l’Intelligence Artificielle dépendra de la disposition de chaque état à être « connecté » à Internet. Ceci est l’essence-même du problème politique entre l’espace non-territorial basé sur des réseaux informatiques à grande échelle, et les états-nations.

Les gouvernements démocratiques comme non démocratiques peinent à asseoir leur autorité sur plusieurs terrains. Premièrement, ils ont besoin de réglementer les entreprises privées mondiales exerçant un monopole de fait (telles que Google, Facebook, Apple et Amazon) qui instaurent de nouvelles règles de concurrence, créent de nouveaux marchés de la technologie et brouillent les frontières entre les différentes industries. Deuxièmement, de nombreux pays perçoivent la gouvernance d’Internet comme étant trop américano-centrée. Un bon exemple est celui de la gouvernance des adresses IP, qui a créé le précédent d’avoir une « ressource universelle » gérée par une institution privée basée aux États-Unis telle que l’ICANN. Troisièmement, la grande majorité des innovations numériques et des technologies et applications de l’Intelligence Artificielle proviennent d’un écosystème public-privé unique aux États-Unis : la Silicon Valley. Enfin, bien qu’Internet soit mondial, le développement de ses infrastructures (telles que la 5G) requiert des investissements considérables de la part d’opérateurs télécom locaux (et auparavant publics) dont les modèles d’entreprise sont moins durables.

Alors que l’Union Européenne peine à réglementer les plateformes mondiales de la Silicon Valley, la Chine a commencé à les bloquer avec un « mur numérique », faisant la promotion du protectionnisme afin d’entrer dans le jeu de la technologie mondiale et de rivaliser avec les plus grands. Parmi les géants chinois de la technologie, on trouve par exemple Tencent, Baidu, Alibaba, et l’impressionnante Digital Silk Road (« route numérique de la soie ») dont le but est de connecter l’Union Européenne avec la Chine à l’aide de différents types d’infrastructures, dont les satellites, la 5G et les câbles sous-marins. Ce projet pourrait être l’infrastructure qui permettrait à la Chine, d’ici 2030, de devenir le « principal centre d’innovationen Intelligence Artificielle du monde, transformant le pays en chef de file mondial de l’innovation et faisant de lui la plus grande puissance économique », selon la déclaration du plan national de la Chine pour l’IA.

La réaction du gouvernement américain est passée de la promotion de la mondialisation au soutien du protectionnisme et du nationalisme économique. Il est possible d’interpréter le veto sur Huawei de deux façons, dans la mesure où cette décision met non seulement la technologie de télécommunication chinoise au défi de bloquer sa domination technologique potentielle, mais limite également de manière subtile le pouvoir monopolistique du système d’exploitation mobile le plus répandu au monde : Google.

La Silicon Valley ne doit pas seulement à faire face à une opposition de la part des partisans du nationalisme économique. La région est certes connue pour son innovation technologique et sa prospérité économique, mais nombre de ses résidents se trouvent en difficulté en raison d’importantes inégalités concernant l’accès au logement, aux services de santé et à l’éducation. Le maire de San Francisco, London Breed, donne actuellement la priorité à un plan favorisant l’accès au logement, et les voix de gauche au sein du Parti Démocrate exigent des mesures réglementaires afin de limiter le pouvoir des grande plateformes numériques américaines. Mais les États-Unis ne peuvent pas se permettre de réglementer leurs plateformes, à moins que la Chine n’introduise des mesures similaires.

En outre, la réserve fédérale des États-Unis a conservé des taux d’intérêt positifs depuis la fin de la récession, contrairement à ceux de l’Union Européenne. Bien que l’écart entre ces taux soit étroit, il est possible d’imaginer qu’il y aura à l’avenir plus de contrôle des start-ups de la technologie, et peut-être aussi des changements dans les flux d’investissement de ces start-ups vers d’autres secteurs et régions des États-Unis. Cela pourrait encourager l’usage de l’IA et des robots comme une main-d’œuvre à bas coût et le retour de l’industrie dans les régions ouvrières des États-Unis. Si l’hypothèse est correcte, le gouvernement américain considère que façonner et servir son marché national est plus important que le commerce international – un jeu que la Chine pourrait facilement gagner.

Comment la Silicon Valley peut-elle agir ? Les géants de la technologie font l’apologie d’infrastructures à « IA ouverte », ce qui signifie « ouvrir la boîte » des algorithmes et propager les innovations, aidant ainsi les industries à accéder à cette technologie et aux plateformes numériques mondiales.

Toutefois, l’annonce de Facebook de la crypto-monnaie Libra a ajouté une nouvelle dimension à la question : l’entreprise essaie d’innover et de rivaliser avec le système bancaire. L’écosystème de l’IA Libra et de la blockchain englobe divers secteurs adossés aux dépôts d’argent et à la dette publique, tels que les services de paiement, le commerce, la chaîne d’approvisionnement mondiale et l’industrie automobile. Son site – et ce n’est pas une coïncidence – se trouve à Genève, à l’extérieur de la zone euro mais à l’intérieur de l’Europe ; loin de la Silicon Valley, mais soutenu par une impressionnante alliance basée aux États-Unis. Facebook a l’ambition de devenir une institution en zone neutre.

La question cruciale qui se présente maintenant est celle de la gouvernance globale dans la lutte entre les états et les multinationales de la technologie : quel genre d’institutions et de leadership émergeront dans le futur pour faire face à ce défi ?