Cet été, on s’attaque aux mots de l’écologie. Il y a les imprononçables, comme flygksam, la honte de prendre l’avion en suédois, et les néologismes qui nous embrouillent, comme la solastalgie, qui décrit la détresse face à l’effondrement (et à la collapsologie, encore un !). L’écologie a ses mots tout simples, ses mots pompeux, et hélas peu de mots doux, mais une chose est sûre, il suffit parfois d’une seule expression pour expliquer, ou rendre subitement concret(e) un sentiment ou une réalité diffuse. C'est, à l'heure de l'urgence climatique, toujours utile. On commence donc cette série avec un concept né pour expliquer notre inertie face à la catastrophe écologique : l'amnésie environnementale.

Comment la nature et la biodiversité peuvent-elles mourir sous nos yeux ? Comment avons-nous pu laisser disparaître 80% des insectes en 30 ans en Europe, 30% des oiseaux des campagnes en 15 ans, et la liste est longue ? Peut-être parce que chaque génération « oublie » l’environnement qu’ont connu ses parents, ses grands-parents, ses arrières grands-parents. Cela pourrait expliquer notre indifférence, ou notre inertie, face à une catastrophe écologique qu’on ne voit simplement pas advenir. Telle est en tout cas l’hypothèse formulée la première fois en 1999 par le psychologue américain Peter H. Kahn, dans son livre The Human Relationship with Nature.

« À chaque génération, la dégradation environnementale s’accroît, mais chaque génération tend à considérer cet état de dégradation comme un état normal, expliquait-il il y a dix ans dans Psychology Today. J’appelle cela l’amnésie environnementale générationnelle, et cela n’a pas seulement à voir avec le conditionnement culturel, car (...) même quand les enfants “apprennent” quels sont les problèmes environnementaux, ils continuent à considérer ceux-ci à travers le prisme de ce qu’ils ont expérimenté comme étant “normal” dans leur enfance. »

Cette hypothèse lui est initialement venue, explique-t-il, d’une enquête réalisée dans les années 1990 dans les quartiers pauvres de Houston, au Texas, auprès d’enfants afro-américains qu’il interrogeait sur leurs opinions et valeurs environnementales. Ceux-ci affichaient un « respect moral » pour la nature, et considéraient la pollution de l’air comme un problème environnemental, mais s’estimaient (pour deux tiers d’entre eux) personnellement épargnés à Houston… alors que cette ville, épicentre de l'industrie pétrolière, est l'une des plus polluées des États-Unis.

De la même façon, si je nais en 2019 dans un monde où 30% des oiseaux ont disparu en l’espace de 15 ans avant ma naissance, leur faible nombre me semblera la nouvelle norme. Le printemps devient de plus en plus silencieux, et nous nous habituons. L’idée de ce changement de référentiel est assez simple. Elle est même « minuscule, et peut être expliquée en une minute, donc je vais faire du remplissage », ironisait le biologiste marin Daniel Pauly, en amorçant une conférence TED sur le sujet. Mondialement connu pour son travail et ses alertes sur les ravages de la surpêche, Daniel Pauly - que nous avons récemment reçu en podcast dans le cadre des Tribunes du Museum d'Histoire Naturelle - est pour sa part à l’origine d’un concept proche, qu’il a baptisé en 1995, soit quelques années avant le psychologue Peter Kahn, le « shifting baselines syndrome » (ou syndrome du décalage de référentiels).

« Nous transformons le monde, mais nous ne nous en souvenons pas »

Pauly, à l'origine d'outils utilisés partout dans le monde pour mesurer les stocks de pêche (modèle Ecopath, encyclopédie Fishbase), a constaté que « chaque génération de scientifiques accepte comme référentiel la taille et la composition du stock de poissons qu’il y avait au début de sa carrière, et utilise ce référentiel pour évaluer les changements ». Alors que ce référentiel se décale depuis des siècles.

« Nous transformons le monde, mais nous ne nous en souvenons pas, poursuit Daniel Pauly dans sa conférence TED. Il ne reste plus que quelques poissons et nous pensons que c'est le niveau de référence. Et la question est : pourquoi les gens acceptent-ils cela ? Parce qu'ils ne savent pas que c'était différent avant. (...) D'où le rôle énorme qu'une aire marine protégée peut jouer. Parce qu'avec des aires marines protégées, nous faisons revivre le passé. Nous recréons le passé que les gens ne peuvent concevoir. L’aire marine protégée leur permet de réinitialiser leur niveau de référence. » Quant à ceux qui ne peuvent avoir accès à une aire marine protégée, Daniel Pauly préconise la production… d'« un Avatar II, sous l’eau ». Parce qu’Avatar a su rappeler aux spectateurs le souvenir d'une nature luxuriante et perdue.

L'idée de l'amnésie environnementale est réactualisée aujourd’hui, alors que nous traversons la sixième extinction de masse, par la voix des chercheurs en psychologie de la conservation, à l’instar en France d’Anne-Caroline Prévot, chercheuse au Muséum national d’Histoire naturelle, qui appelle elle aussi à rétablir l’expérience de nature, dès l’enfance, et ce de façon directe (jouer en forêt, observer les animaux) ou médiée, à travers les jeux vidéo, l’art ou la lecture.

Pour Robert Pyle, écologue américain et grand spécialiste des papillons (donc lépidoptériste, comme vous ne l’ignorez pas), nous faisons face à une « extinction de l'expérience de nature », ce qui constitue à ses yeux « l’une des plus grandes causes de la crise écologique » en cours, puisqu’elle « nourrit l’apathie envers les problèmes environnementaux, et inévitablement, une dégradation supplémentaire de notre habitat », écrivait-il. Vingt ans plus tard, en France, quatre enfants sur dix (de 3 à 10 ans) ne jouent jamais dehors pendant la semaine. Face à des générations frappées d'amnésie environnementale, et de plus en plus coupées de la nature, un Avatar II ne sera pas de trop.