Je vous propose un exercice prospectif sur la société des prochaines décennies, marquée par la 4ème révolution industrielle. Prenant pour point de départ le “régime de la trace” proposé par Alain Damasio, voici une incursion dans l’ère du “Deep Fake” et celle qui prendra sa suite, l’ère du “Deep True”.

La 4ème révolution industrielle définie par l’économiste allemand Klaus Schwab a déjà commencé. Ses débuts coincident quasiment ceux du nouveau millénaire, et se situent autour de l’an 2000. Et bien que l’expression ait effectivement été employée en premier par Schwab en 2015, puis dans l’ouvrage éponyme paru en 2016, la vision d’un tournant majeur dans le rôle de la technologie sur la structure et le fonctionnement de la société moderne avait également été définie dès février 2000 dans le rapport du National Intelligence Council intitulé “Global Trends 2015: A Dialogue About the Future With Non government Experts” et dont je vous invite à lire la dernière itération datée de janvier 2017 : “Paradox of Progress”.

Cette vision repose sur l’application de la révolution digitale aux mondes numérique, physique et biologique, avec le déploiement d’une multitude de nouveaux outils au potentiel fascinant : blockchain et crypto-assets, impression 3D, intelligence artificielle, robotique et système autopilotés autonomes, nano-technologies et super-batteries , ordinateurs quantiques, biotech basée sur la recherche embryonnaire, les cellules souches et la manipulation de l’ADN, et objets connectés “intelligents” pour n’en citer que quelques-uns. Il faut comprendre qu’on parle ici d’un bouleversement de la société des hommes par des avancées technologiques de loin supérieures à ce qu’apporta en son temps la maîtrise de la fission de l’atome. Et l’exemple pris ici n’est pas anodin, car le principal danger qui se présente à nous aujourd’hui est le même qu’alors: que cette technologie fascinante tombe entre des mains indélicates…

Et c’est évidemment ce qui est en train d’arriver.

Abordée dans mon précédent article, l’ère du Deep Fake est la première émanation malsaine des avancées technologiques caractérisant la 4èmerévolution industrielle. Les fake news ne sont que la partie émergée de l’iceberg : la capacité des machines (hardware comme software) à produire des artefacts parfaitement réalistes, et probablement même “plus vrais que nature” sera pleinement opérationnelle dans quelques années à peine. Il deviendra alors possible, et facile, de falsifier à peu près n’importe quoi, que ce soit physique ou immatériel. Nous attendrons alors le stade où la contrefaçon sera généralisée et largement dominante dans tous les secteurs: médical, pièces de rechange, mais aussi reportages, témoignages, enregistrements et conversations téléphoniques, contrats…

La génération d’imprimantes de nos petits-enfants, couplée au “Super AliExpress” qui mettra à portée de clics et 24h de livraison les prestataires les plus sophistiqués permettra de se faire fabriquer à peu près n’importe quoi, y compris la copie de n’importe quoi… La monnaie sera alors totalement dématérialisée, et nos petit-enfants riront en nous entendant raconter que nous avions pour usage, “avant”, d’échanger des morceaux de papier imprimés contre des bijoux, des voitures, ou des places de spectacle. Le dollar aura perdu son égémonie, mais cela n’aura cune importance: la sphère financière aura muté et adopté le nouveau paradigme SFM (Super Fractionned Money), caractérisé par la cohabitation simultanée de plusieurs milliers de devises différentes, crypto pour la plupart. Il y aura toujours des monnaies d’état, mais ce ne seront pas les plus utilisées par le grand public: chaque acteur retail de taille respectable promouvra sa propre crypto-monnaie.

Dans ce contexte troublant, nous serons alors amenés à questionner jusqu’au concept de réalité et de vérité tels que nous les définissons aujourd’hui. En réaction logique et pour permettre d’y “voir clair”, le système mettra en place des contrôles permanents et de plus en plus sophistiqués (et pénibles), quel que soit le type d’interaction sociale (commerce, finance, politique…). Le grand public aura pour réflexe de systématiquement douter en première instance devant tout ce qu’on lui présentera, la suspicion devenant la norme, et alimentant les théories du complot et autres mouvances anti-système. Les gouvernements tenteront de réagir en légiférant à outrance, et nous glisserons alors à l’ère du “Deep True”: des labels “certifié vrai” apparaitront, qui s’appuieront sur la technologie Blockchain et sa structure de registre public, exhaustif et infalsifiable. La “vérité” pourra de nouveau émerger, car “tout” sera stocké de manière immuable sur une Blockchain dédiée. Tout sera mesuré, évalué, et inscrit dans une Blockchain: plus besoin de ticket nulle part, de radars détecteur de vitesse, de contrôles fiscaux, de tests de paternité… Nous serons traqués, enregistrés, géolocalisés et filmés en permanence, et ces données seront analysées pour générer des alertes, avertissements, et condamnations automatisés. Données qui seront également re-traitées grâce à l’Intelligence Artificielle et les résultats obtenus revendus aux acteurs du retail pour leur permettre d’être encore un peu plus efficaces dans leur volonté farouche de nous faire consommer, encore et encore.

Acteurs du retail qui se serviront également de la puissance de la Blockchain et des objets connectés pour éradiquer à peu près complètement la contrefaçon: vous serez filmés dans tous les lieux de transports publics, et les images analysées gràce à l’I.A pour repérer les modèles de vêtement, sacs, accessoires, montres que vous portez sur vous. Ces données seront croisées avec celles de votre “Blockchain individuelle” afin de vérifier qu’il existe bien une trace d’achat pour chaque objet, faute de quoi vous serez intercepté pour explications complémentaires ou directement débité de la somme correspondante le temps d’une enquête préliminaire…

Mais la traçabilité totale n’aura pas que des mauvais côtés. Les scandales alimentaires deviendront marginaux, car tout sera parfaitement mesuré et documenté: génotype et paternité de chaque animal sur plusieurs générations, respect de la chaine du froid, délais de stockage et de livraison, etc. De même dans l’industrie pharmaceutique et pour les remboursements médicaux: de l’extraction des matériaux et composants élémentaires au conditionnement final, jusqu’à la vente en phramacie, tout sera précisément enregistré dans une Blockchain dédiée, éradiquant la possibilité de répandre sur le marché de faux médicaments.

Les fake news et autres Deep Fake qui auront perturbé plusieurs élections dans les pays démocratiques et déclenché nombre de faux scandales seront un mauvais souvenir: la moindre information sera validée avant diffusion par rapports aux faits stockés dans la Blockchain correspondante. Le label “not fake” sera attribué de manière automatique aux contenus vérifiés par un algorithme Open-Source géré par une structure décentralisée.

Deux petits détails en corollaire de cette divertissante divagation:

– Ce scénario, plausible ou non, n’est évidemment pas mondial. Il ne concernerait que la partie de la société qui pourrait financer la mise en place et la maintenance d’une telle infrastructure. La 4èmerévolution industrielle sera sans doute la plus fascinante de toutes à bien des égards, mais elle entrainera une fracture sociale radicale qui risque bien de couper littéralement le monde en deux, et pour de bon cette fois, en écartant impitoyablement ceux “qui n’ont pas les moyens”…

– Le concept de Blockchain appliqué à tous les secteurs de la société révolutionnerait comme on l’a effleuré au fil de ces lignes le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Mais il aurait un coût faramineux, et se heurte encore à deux limites physiques: la quantité de données en jeu, et l’énergie nécessaire pour permettre leur stockage sécurisé et leur accès instantané.

Bonnes fin de vacances !