Selon une étude publiée lundi 26 août, les stéréotypes de genre amènent certains jurys du CNRS à défavoriser les femmes lors des concours. De quoi expliquer en partie, dans les sciences « dures » comme dans les sciences sociales, la faible proportion de chercheuses occupant aujourd'hui des postes à responsabilité.

Si la science a longtemps été considérée comme un univers strictement masculin, de nombreuses femmes ont participé depuis le XIXe siècle à plusieurs grandes avancées scientifiques, à l'image de Lise Meitner, découvreuse de la fission nucléaire, ou de Rosalind Franklin, pionnière dans la compréhension de la structure de l'ADN. En leur temps, les deux femmes ont toutes deux souffert de biais sexistes et de stéréotypes qui continuent aujourd'hui de pénaliser les chercheuses qui concourent à des postes à haute responsabilité.

C'est en tout cas la conclusion d'une étude en psychologie sociale et cognitive menée auprès de plusieurs jurys du CNRS et publiée lundi 26 août dans la revue Nature Human Behaviour. D'après cette étude, un jury scientifique sur deux minimiserait l'existence de biais en défaveur des femmes, tels que l'altérité biologique, les différences supposées en matière de motivation ou de compétence, l'autocensure et les contraintes familiales. Surtout, plus ces stéréotypes implicites sont forts, et moins les femmes sont promues à l'issue des concours.

Au CNRS, le pourcentage moyen des chercheurs, toutes disciplines confondues, ne dépasse pas 35 %, même à compétences égales avec les hommes. Un taux qui a tendance à diminuer dès que l’on s’élève dans la hiérarchie. Et les femmes se retrouvent sous-représentées dans tous les domaines de la recherche, qu’il s’agisse des sciences « dures » ou de sciences sociales. Les jurys ont tendance à associer l'idée de « science » avec le concept du « masculin ». Une idée reçue « bien calée dans le réseau sémantique de notre mémoire » explique Isabelle Régner, enseignante-chercheuse en psychologie et co-auteure de l’étude. Mais bonne nouvelle : lorsque les jurys admettent la possibilité que des biais existent, les stéréotypes implicites n’ont plus aucune influence sur leurs décisions.

Un problème d’association automatique

Le principal responsable de ce phénomène ? La mémoire sémantique, c'est-à-dire la mémoire des concepts et des mots, et la manière dont le cerveau les associe automatiquement. « Par exemple, lorsqu’on pense à une chaise, le mot "table" nous vient tout de suite à l’esprit. Pour la science, c’est pareil : on associe plus facilement science et hommes que science et femmes », vulgarise Isabelle Régner.

Les tests dits IAT (implicit-association test) permettent d’observer ce phénomène. Introduits en 1998 par le psychologue Anthony Greenwald, ils sont utilisés pour expliquer et théoriser des phénomènes psychiques ou comportementaux causés par ces associations bien ancrées dans nos mémoires. Dans le cadre de leur étude, Isabelle Régnier et ses collègues ont étudié, pendant deux ans, 40 jurys chargés d’évaluer les candidatures aux postes de directeur ou de directrice de recherche du CNRS. Soumis aux tests IAT, une grande majorité d'entre eux cultivait des stéréotypes implicites.

Pour comprendre comment ces processus se mettent en place, « il faut voir les choses en amont », suggère Isabelle Régner. « Dès l’enfance, nous sommes exposés à des stéréotypes qui nous font croire que les filles ont des facilités de lecture mais des difficultés en mathématiques, et inversement pour les garçons ». Des biais qui viennent pénaliser l’un et l’autre genre, et qui sont tellement ancrés dans l’imaginaire commun qu’« il existe des gens qui viennent nous dire que la discrimination de genre n’existe pas et que les différences de performances en sciences, lorsqu'elles sont observées, reflètent des différences biologiques. »

La notion d'altérité biologique n’est pas la seule raison invoquée par les membres du jury pour justifier certaines disparités de genre. Selon eux, il existerait aussi des différences en matière de motivation ou de compétence, liées notamment aux contraintes familiales. Pour certains, c'est également l'auto-censure qui est à blâmer, c'est-à-dire le sentiment d'illégitimité que peuvent ressentir les femmes à l'idée de demander une promotion ou une augmentation.

Mettre en place des formations

Depuis 2019, la Mission pour la place des femmes du CNRS incite les membres des différents jurys à suivre une auto-formation sur les stéréotypes de genre. « Il est impératif de monter des formations pour expliquer comment ces biais cognitifs sexistes fonctionnent et comment ces automatismes peuvent influencer nos décisions à notre insu. Il faut que les gens se sentent concernées, car nous pouvons toutes et tous être victimes de ces biais », explique Isabelle Régner. Pour les auteurs de l’étude, ce dispositif devra être complété à l’avenir par d’autres mesures pour expliquer clairement comment les stéréotypes influencent inconsciemment nos décisions.

L'université d'Aix-Marseille, déjà sensibilisée à ces thématiques, a d’ores et déjà mis en place des modules d’enseignements pour déconstuire les biais sexistes qu'emprunte le cerveau humain. Pour Isabelle Régner, il serait précieux d'étendre de telles formations le plutôt possible aux étudiants comme aux enseignants. Car rappelons que selon une étude menée en avril 2018 par des scientifiques de l’université de Melbourne, au rythme actuel, il faudrait attendre 131 ans pour observer une égalité parfaite femmes-hommes en astrophysique, 60 ans pour les mathématiques, et 280 ans pour l'informatique...