Une récente étude menée par le scientifique Russel Leaper révèle qu’une baisse modérée de la vitesse de tous les navires pourrait avoir un impact considérable sur les émissions de gaz à effet de serre, les risques de collision avec les baleines et le bruit sous-marin.

En 2018, l’Organisation maritime internationale (OMI) avait fixé pour objectif de « réduire le volume total des émissions de gaz à effet de serre annuelles d’au moins 50 % d’ici 2050, par rapport à 2008 ». Il faut savoir que les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport maritime mondiale sont à peu près équivalentes à celles d'un pays comme l'Allemagne. La stratégie mise en place dès 2018 par l’organisation comprend donc un éventail de mesures à court terme pouvant être envisagées et notamment « l’utilisation de l’optimisation de la vitesse, et de la réduction de la vitesse, tout en tenant compte des questions de sécurité, de la distance parcourue, de la distorsion du marché. En évitant que cette mesure ait une incidence sur la capacité à desservir des zones géographiques éloignées ».

« Une réduction de 10 % de la vitesse permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 13 % »

Afin d’atteindre l’objectif fixé par l’OMI tout en protégeant l’écosystème marin, le scientifique du Fonds international pour la protection des animaux Russel Leaper a modélisé différents scénarios de réduction de vitesse des navires. Il a très rapidement constaté qu’avec « une réduction modeste de 10 % de la vitesse de la flotte mondiale on réduirait les émissions globales de GES d'environ 13 % ». Et ce n’est pas tout : l’énergie sonore sous-marine globalement émise par ces navires serait réduite d’environ 40 % et le risque de collision avec des baleine de près de 50 %.

Pour mener à bien son étude, publiée le 16 août dans la revue spécialisée Frontiers in Marine Science, Russel Leaper a analysé les données du système d’identification automatique, un système d’échanges automatisés de messages entre navires qui permet de connaître l'identité, le statut, la position et la route des navires se situant dans la zone de navigation.

Image : lelivrescolaire.fr

Il s’est concentré sur deux zones très documentées : la principale voie de navigation de l’océan Indien (au sud du Sri Lanka), représentative du trafic océanique longue distance, et une zone côtière à l’ouest de la Grèce, représentative du trafic côtier. Les vitesses des navires ont été analysées pendant un an, entre deux points de passage.

Réduire les GES

Russel Leaper a identifié et étudié plusieurs types de navires : les rapides comme les porte-conteneurs naviguant à 18,4 noeuds (34 km/h), et les plus lents qui se baladent à 13 noeuds (24 km/h). Il a ensuite dessiné plusieurs scénarios en examinant les implications de changements de vitesse au niveau mondiale, une échelle qu’il juge « plus pertinente pour parler des émissions de gaz à effet de serre ». Il parvient alors à ce constat : réduire la vitesse de la flotte mondiale de 10 % serait la meilleure solution pour réduire les émissions globales de gaz à effet de serre, qui baisseraient de 13 %.

« Si on réduit de plus de 10 % la vitesse, il faudrait probablement augmenter le nombre de navires pour répondre à la demande actuelle »

Car ralentir davantage pourrait être contre-productif, du moins aujourd'hui : « Si on réduit de plus de 10 % la vitesse, il faudrait probablement augmenter le nombre de navires pour répondre à la demande actuelle. Mais les chiffres actuels, relevés sur les nouvelles générations de bateaux, suggèrent qu’on pourrait un jour réduire la vitesse de 20 % voire de 30 % pour la plupart des navires », décrit Russel Leaper.

Une autre solution possible : imaginer des navires moins polluants. Mais comme le précise le chercheur dans son rapport, « l’OMI exige que tous les nouveaux navires soient plus économes en énergie, mais c’est la seule réglementation juridiquement contraignante et elle ne s’applique que pour les navires neufs ».

Réduire les risques de collisions avec des baleines

Russel Leaper a également étudié les vertus de ralentir pour protéger les baleines. De nombreux cétacés sont en effet blessés ou meurent suite à une collision avec un navire, ce qui menace parfois la survie d’une population toute entière. Plusieurs études ont démontré que plus les navires étaient rapides, plus les risques de collision étaient importants, et au-dessus de 10 noeuds, ils augmentent considérablement. Dans un communiqué, Patrick Ramage, Directeur du programme Conservation marine à IFAW semble convaincu : « Réduire la vitesse des navires est une mesure concrète pour protéger les baleines, l'environnement marin et la planète ».

Image : Thomas Kelley sur Unsplash

Les premières limitations de vitesse ont été testées le long de la côte Est des Etats-Unis, afin de réduire les risque de collisions avec les baleines franches. Pendant cinq ans, les navires ont réduit de dix noeuds leur vitesse et aucun décès de baleine n’a pu être attribué à une collision, dans ou à proximité des zones concernées par cette réglementation. Cette expérience fait suite à de nombreuses études, encore en cours, qui cherchent à quantifier la relation entre les taux de collision et la vitesse des navires.

Pour son étude, Russel Leaper s’est basé sur les résultats de cette expérience américaine. « Les résultats ne seront pas forcément les mêmes pour d’autres espèces marines », avoue le chercheur, conscient de ce biais. « Je ne m’attends pas non plus à de grandes différences concernant le rapport entre la gravité des blessures et la vitesse des navires. Mais la relation entre vitesse et taux de collision peut varier d’une espèce à l’autre, en raison de leurs réactions face aux navire, de leur vitesse de nage, de leur agilité. »

Lutter contre la pollution sonore des océans

Dans l’étude de Russel Leaper, une partie est enfin consacrée au bruit sous-marin émis par les navires à hélice. Ses calculs l’ont mené à penser qu’une simple diminution de 10 % de la vitesse des bateaux, qui aurait pour conséquence de faire tourner l’hélice moins vite, pourrait réduire de 40 % l’énergie sonore émise par ces derniers. Cette initiative aurait un impact très positif sur l’écosystème marin, perturbé par cette pollution sonore croissante depuis cinquante ans.

72 dauphins morts sur les rives du village de Chah-e Mobarak le 26 octobre 2007.
72 dauphins morts sur les rives du village de Chah-e Mobarak le 26 octobre 2007.
Image : Image libre de droit.

En effet, au large de la Californie, la marine américaine avait étudié en 2008 le bruit à 100 mètres de profondeur. Leurs résultats étaient sans appel : le trafic maritime recouvrait 89 % des enregistrements des chercheurs, contre 31 % il y a cinquante ans. Ces sons inaudibles pour l’homme ont des conséquences désastreuses sur le comportement des animaux marins. Entre 1960 en 2004, 121 échouages collectifs de baleines à bec ont été recensés, les sonars étant suspectés de jouer un rôle décisif dans ces drames. Une étude publiée en janvier dans la revue Proceedings of the Royal Society B établissait un lien « très clair » entre les deux. En 2017 plus de 150 dauphins pilotes ont terminé leur vie sur une plage en Nouvelle-Zélande… Ces drames de grande ampleur ne sont que quelques exemples de l’impact de cette pollution sonore, qui, au quotidien, perturbe les communications entre espèces.

Autant de raisons qui justifient selon Russel Leaper de réduire la voilure. Mais le chercheur précise que, si ralentir aidera à diminuer les dégâts, cela ne constitue qu'une solution à court terme, et loin d'être suffisante pour sauver la biodiversité marine et notre climat.