Reportage au « Végétalab » de Bruxelles, à la fois pépinière, lieu de rencontres et laboratoire à ciel ouvert situé dans la commune de Forest, qui entend promouvoir une végétalisation urbaine participative, raisonnée et durable.

Parc du Bempt, dans le sud de Bruxelles. Au bout d’un discret chemin rendu piégeux par la gadoue automnale, à l’abri des regards, quelque 5 000 plantes poussent. Certaines sous une grande serre, d’autres sous le crachin. Elles prennent leurs marques avant la grande aventure : bientôt, les plus robustes d’entre elles iront coloniser les rues, verdir la ville.

Mais pour l’heure, elles sont les hôtes d’un projet inédit, sorti de terre officiellement le 14 septembre dernier, sur le territoire de la commune de Forest (56 000 habitants) : le premier « Végétalab » de Bruxelles. Ici, sur une surface de 1 200 m2, pépiniéristes et jardiniers, experts et citoyens, pouvoirs publics et acteurs associatifs ont commencé d'explorer ensemble la végétalisation urbaine pour mieux l’étendre.

Une plante sur trois menacée

Cette initiative est l’un des rejetons d’un programme financé par la grande région de Bruxelles, et baptisé PETAL, comme Plants for Environmental Transition and Life. Lancé en 2017, il réunit pour la première fois des acteurs aux profils très différents mais essentiels pour faire progresser la résilience urbaine par les plantes : deux grandes administrations régionales (Bruxelles Mobilité et Bruxelles Environnement), une ferme urbaine (Nos Pilifs), une école horticole, une association environnementale (Apis Bruoc Sella) et, donc, une commune, celle de Forest.

Cyril Benoit-Gonin, éco-jardinier et médiateur végétal
Cyril Benoit-Gonin, éco-jardinier et médiateur végétal
Image : © Benjamin Leclercq pourUsbek & Rica

L’enjeu vaut bien une telle union. Avec près de 50% de sa surface non-bâtie, 8 000 hectares d'espaces verts, et quelque 841 espèces de plantes recensées, Bruxelles est considérée comme une ville verte. Verte, mais vulnérable. Car la résilience du vivant a ses limites, les Forestois eux-mêmes l’ont appris à leurs dépens. Même au pays de la pluie, le réchauffement climatique fait des dégâts. Et les arbres sont parmi les premières victimes : au parc Duden, l’emblématique et vaste havre boisé (24 hectares) qui fait la fierté de la commune, les hêtres centenaires n’ont pas résisté à la répétition des fortes chaleurs estivales. Le bourgmestre vient d’annoncer qu’une trentaine d’entre eux, tués par le stress hydrique, devraient être abattus. L’illustration locale d’une situation qui vaut aussi à l'échelle régionale : la nature, à Bruxelles, souffre. Bruxelles Environnement juge même qu’un tiers des espèces de plantes de la capitale sont aujourd’hui « menacées, rares, vulnérables ou en recul. »

Pétunia non grata

À l’image de ses instigateurs, le Végétalab se veut protéiforme. Il est, d’abord, un lieu de production, raisonné et vertueux. Dans cette pépinière « publique » croît la future biodiversité de la commune, alternative locale et durable à l’importation de végétaux produits de manière intensive et industrielle chez les fournisseurs habituels.

Le Végétalab est aussi un lieu d’expérimentation. Les plantes, dont les premiers semis datent de mai 2019, y sont observées et étudiées in situ, avant d’être testées sur le terrain et disséminées dans l’espace urbain : le temps dira bientôt quelles sont les plus résistantes et les plus adaptées aux contraintes de la rue. L’échantillon actuel compte une centaine d’espèces, prioritairement endémiques, vivaces et non-hybridées ; l’équipe a débuté la collecte des données et dispose d’ores et déjà de deux ans et demi de financement pour ses recherches.

« Faire des rues les corridors écologiques indispensables à la circulation de la biodiversité »

« Le but est bien de se concentrer sur une végétation résiliente et durable », explique Etienne Duquenne, paysagiste et expert partenaire du Végétalab. Et d’abandonner les mauvaises habitudes : « Longtemps, en matière de végétalisation, les pouvoirs publics ont fait primer l’esthétique sur tout le reste. Depuis trente ans, on plante à Bruxelles des cerisiers du Japon parce qu’ils fleurissent deux fois l’an et sont spectaculaires. Or ils sont inadaptés aux espaces réduits des villes, souffrent de stress hydrique permanent, et ne participent aucunement à l’équilibre écosystémique. » Même constat pour les icônes des jardinières publiques, les sacro-saints géraniums et pétunias : « Ils sont élevés industriellement en serres chauffées, réclament beaucoup d’entretien et sont gourmands en eau, bref ils représentent un coût financier et écologique absolument démesuré ! »

Au calme, dans le parc du Bempt, c’est donc de la luzerne, de la tanaisie, du houblon et de la roquette sauvage qu’on élève. Des plantes qui sauront s’adapter, durer, résister et « faire des rues les corridors écologiques indispensables à la circulation de la biodiversité ».

Un « médiateur végétal » pour créer du lien

Le Végétalab est, enfin, un outil au service de la participation des citoyens, acteurs jugés incontournables dans le dispositif. « Il existe une réelle demande, parmi les urbains, pour plus de nature en ville, mais il manque aujourd’hui les bons outils. Le Végétalab a cette ambition : explorer des modèles collaboratifs efficients et cohérents, lisibles par les citoyens et réalisables par les pouvoirs publics, explique Judith Charlier, coordinatrice du lieu.

Judith Charlier, coordinatrice du Végétalab, et Cyril Benoit-Gonin, médiateur végétal
Judith Charlier, coordinatrice du Végétalab, et Cyril Benoit-Gonin, médiateur végétal
Image : © Benjamin Leclercq pour Usbek & Rica

Au Végétalab, les habitants de la commune peuvent prendre rendez-vous et venir choisir, avec le pépiniériste résident, les végétaux qu’ils aimeraient planter dans leur rue. La municipalité accorde aujourd’hui des permis de végétaliser pour trois types d’espaces : les pieds d’arbres, les façades et les bacs installés sur les trottoirs.

Pour fluidifier les liens, le Végétalab s’est attaché les services d’un « médiateur végétal ». « Je suis l’interface entre habitants et services communaux, témoigne Cyril Benoit-Gonin, homme de terrain multi-casquettes (ex-infirmier, paysagiste, médiateur culturel et éco-jardinier). Je suis aussi là pour que les étincelles participatives prennent : beaucoup d’habitants sont idéologiquement convaincus de la nécessité de restaurer le vivant en ville, mais ils manquent de connaissances ou d’idées pour s’impliquer. Je vais à leur rencontre et je les accompagne dans cette démarche. »

« La rue est un milieu ingrat pour les plantes. Certaines végétalisations ne tiendront pas longtemps »

Pragmatique, l’équipe du Végétalab sait que le tâtonnement fait partie du jeu. « La rue est un milieu ingrat pour les plantes. Certaines végétalisations ne tiendront pas longtemps : soit parce que l’environnement ne convient pas, soit parce que la pédagogie auprès des habitants n’aura pas eu d’échos. Ce n’est pas grave ! », souligne Cyril Benoit-Gonin, tout en inspectant l’amas de mégots accumulés dans l’un des bacs récemment installé dans la rue du Feu. « L’intérêt de notre dispositif est qu’il est bas coût : la production, basée sur des graines locales récupérées, ne coûte pas grand-chose, on peut donc se permettre d’oser, de rater et de recommencer. »