Jean-Baptiste Sallée, océanographe et climatologue, revient avec nous sur le dernier rapport spécial du Giec, qui se penche sur l’évolution de l’océan et des glaces dans le contexte du changement climatique. Montée des eaux, acidification, raréfaction des ressources et risques multiples de catastrophes sont en partie inéluctables. Mais ils seront bien pires si nous n’agissons pas radicalement dès maintenant.

Après le rapport sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5°C en octobre 2018 puis un rapport sur le changement climatique et les terres émergées en août 2019, le Groupe d’experts international sur l’évolution du climat (Giec) a conclu son cycle de rapports spéciaux en publiant le 25 septembre celui sur l’océan et la cryosphère, c’est-à-dire l’ensemble des surfaces gelées. Approuvé par les 195 gouvernements membres du Giec, le rapport évalue les évolutions de l’océan, des banquises et des glaciers à l’aune du réchauffement climatique, selon deux scénarios extrêmes parmi ceux modélisés par le Giec. Le premier (RCP2.6) implique une réduction drastique de nos émissions de CO2 et nous mènerait à un réchauffement d’environ 1,6°C en 2100. Le deuxième (RCP8.5) simule une trajectoire sans politique de réduction des émissions et conduirait à environ 4,3°C de réchauffement.

Le rapport prévoit que, selon le scénario emprunté, la hausse du niveau des mers se poursuive pour atteindre 30 à 60 cm dans un cas, 60 à 110 cm dans l’autre, d’ici 2100. Et si l’on prolonge à 2300, la montée des eaux pourrait atteindre 2,3 à 5,4 mètres dans le pire des cas. L’océan va aussi se réchauffer à vitesse accélérée, absorbant 2 à 4 fois plus de chaleur qu’entre 1970 et aujourd’hui d’ici la fin du siècle, et jusqu’à 7 fois plus dans le scénario pessimiste. Des vagues de chaleurs marines seront également plus intenses et 20 à 50 fois plus fréquentes. La banquise arctique va continuer à fondre et disparaîtra totalement l’été (en septembre) une fois par siècle si le réchauffement est de 1,5°C mais tous les trois ans si celui-ci atteint 2°C.

Graphiques issues dudernier rapportdu Giec sur l'océan et la cryosphère, anticipant l'évolution de différents éléments entre 1950 et 2100.
Graphiques issues dudernier rapportdu Giec sur l'océan et la cryosphère, anticipant l'évolution de différents éléments entre 1950 et 2100.

Ces bouleversements vont entraîner une hausse des phénomènes météorologiques extrêmes, risquent de nuire aux activités socioculturelles et économiques et sont délétères pour une partie de la biosphère. 680 millions de personnes vivent aujourd'hui dans des zones côtières à faible élévation, 670 millions vivent en haute montagne et dépendent des glaciers, 4 millions vivent en Arctique et 65 millions dans de petits États insulaires. Au moins autant de raisons de tout faire pour s’approcher au maximum du scénario à faible émission, car les conséquences à la fin du siècle se jouent maintenant, soulignent les scientifiques.

Nous avons discuté du contenu de ce rapport et de l’avenir de l’océan avec Jean-Baptiste Sallée, chercheur au CNRS, océanographe, climatologue et l’un des auteurs du 6e rapport d’évaluation du Giec prévu pour 2021.

Usbek & Rica : Ce rapport souligne le rôle décisif que joue l’océan dans l’évolution du climat, en absorbant une grande partie du réchauffement. Y a-t-il un risque de saturation ?

Jean-Baptiste Sallée : Non, son rôle ne risque pas de s’atténuer. Au contraire, il devrait absorber encore plus de chaleur et de carbone à l’avenir. L’océan nous rend un énorme service en ayant un effet éponge sur la planète : il absorbe plus de 90 % du réchauffement causé par nos activités ainsi que 20 à 30 % de nos émissions de CO2. La contrepartie, c’est que cela le met sous une pression énorme. Son réchauffement s’accélère fortement depuis 30 ans, il s’acidifie et de plus en plus de zones sont complètement désoxygénées, notamment au niveau des tropiques.

Comment le réchauffement perturbe-t-il le mécanisme d’oxygénation ?

L’océan n’est pas une simple masse d’eau homogène, il est constitué de multiples couches, un peu comme un oignon. La couche en surface s’oxygène au contact de l’atmosphère. Mais cette couche se réchauffe plus que les couches plus profondes, et ce contraste de température rend plus difficile le mélange entre les différentes couches, comme si vous aviez de l’huile et de l’eau qui ne se mélangent pas. L’oxygène est donc moins transféré vers les couches plus profondes. En outre, l’eau plus chaude se sature plus vite en oxygène.

Ces perturbations des échanges entre les couches océaniques risquent-elles de bouleverser les courants océaniques qui influencent localement le climat, à l’instar du Gulf Stream dans l’Atlantique nord ?

Le Gulf Stream va ralentir, à un rythme très différent selon les scénarios de réchauffement envisagés. Mais la réduction de son intensité est inéluctable, l’inertie du système climatique fait que le changement jusqu’en 2050 est déjà joué, ce qui nous laisse l’opportunité de nous y adapter. Pour après 2050, ce sont nos actions immédiates et la réduction de nos émissions maintenant qui sont déterminantes.

Le ralentissement du Gulf Stream va notamment rehausser le niveau des mers sur la côte est américaine et augmentera les tempêtes hivernales en Europe. Il risque de refroidir l’Europe mais cela sera de l’ordre de 0,1°C en moins, dix fois moins que le réchauffement, donc cet impact sera négligeable. Quoi qu’il en soit le Gulf Stream ne s’arrêtera pas brutalement et ne changera pas de sens, même dans le pire des scénarios. On peut oublier l’imaginaire du film « le Jour d’après »…

Un refroidissement brutal survient après l'arrêt du Gulf Stream, dans le scénario catastrophe du film
Un refroidissement brutal survient après l'arrêt du Gulf Stream, dans le scénario catastrophe du film
Image : Le jour d'après, de Roland Emmercih (2004).

En plus de la désoxygénation, la vie marine doit affronter l’acidification de l’océan. S’approche-t-on d’un seuil critique de viabilité ?

L’acidification de l’eau, qui résulte de l’absorption du carbone, est un problème pour les écosystèmes et les animaux qui forment des coquilles calcaires. On peut atteindre un stade où l’acidification empêche la calcification et où ces organismes ne pourraient plus se développer. Il y a des seuils d’acidification à ne pas dépasser pour certaines espèces et on s’en rapproche, notamment dans les eaux froides. Les zones polaires sont particulièrement sensibles, également à cause du réchauffement. Dans les zones tempérées, les animaux confrontés à la hausse des températures peuvent migrer, monter vers les pôles. Mais pour ceux qui vivent déjà aux pôles, il n’y a plus d’échappatoire.

Cette faune marine contribue à capter le carbone en agissant comme une « pompe biologique » : le phytoplancton se nourrit de carbone, qui intègre la chaîne alimentaire et finit en partie en détritus et déjections qui rejoignent l’océan profond. Le déclin de la vie océanique pourrait-il ainsi enclencher une boucle de rétroaction climatique, en réduisant la proportion de carbone captée par l’océan ?

Cet aspect budget carbone n’est pas traité par ce rapport spécial du Giec. C’est une question complexe car elle fait intervenir de nombreuses disciplines et les effets sont différents selon les endroits. Le mécanisme est mal connu et on ne sait pas encore vraiment si une diminution de cette pompe biologique serait compensée par une augmentation de la pompe physique, c’est-à-dire la captation directe du carbone dans l’eau. C’est difficile à évaluer mais c’est ce qu’on est en train de faire pour le 6e rapport du Giec à venir.

Les conséquences pour l’homme des perturbations de l’océan et de la cryosphère risquent d’être très importantes, y compris dans les régions tempérées. Les menaces sur l’eau potable concernent tout le monde ?

La raréfaction des ressources en eau avec la fonte des glaciers ne concerne pas que les montagnes mais aussi les vallées et toute la chaîne de la source à la mer. À quelques rares exceptions près, l’ensemble des 200 000 glaciers de la planète, de l’antarctique aux massifs alpins, fondent et cette fonte s’accélère. Dans le pire scénario, 80 % du volume des glaciers en Europe, en Afrique de l’Est, dans les Andes ou en Indonésie devrait disparaître d’ici 2100. Cela aura un impact très important sur les communautés, pour l’accès à l’eau potable, pour l’agriculture et la production d’énergie. Ce risque de manque d’eau potable concerne aussi les pays riches. On voit d’ailleurs déjà que l’accès à l’eau est problématique, la France connaît cette année une sécheresse importante. Le précédent rapport spécial du Giec sur les terres émergées soulignait que ces sècheresses allaient s’intensifier. La fonte des glaciers peut à terme se coupler à ce problème. Dans un premier temps, cela dit, la fonte provoque un pic de disponibilité en eau. Le problème intervient une fois que tout a fondu…

Le rapport estime également que certains phénomènes extrêmes liés à la montée des eaux, qui n’arrivent historiquement qu’une fois par siècle, vont devenir « au moins annuels dans la plupart des régions au cours du XXIe siècle ». Là aussi, le réchauffement climatique va devenir concret sous nos latitudes…

Oui, avec un niveau de la mer plus haut de 50 cm ou 1 mètre, les évènements liés aux inondations comme les cyclones, les raz-de-marée ou les effets de surcote comme lors de la tempête Xynthia vont devenir bien plus ravageurs et plus fréquents. Typiquement, nous pourrons avoir en France un évènement de type Xynthia une fois par an dans le courant du siècle.

Faut-il s’attendre à voir ces risques revus à la hausse ? Deux nouveaux modèles climatiques français publiés en septembre et qui contribueront au 6e rapport d’évaluation du Giec estiment que chaque scénario d’émission provoquerait jusqu’à 1°C de réchauffement de plus que ce que prévoient les précédents modèles…

Il faut être prudent, il ne s’agit encore que de deux modèles. Ce rapport se base sur bien plus de modèles et rien ne démontre encore que ses évolutions soient sous-estimées. Quoi qu’il en soit, le rapport montre clairement qu’on a plusieurs futurs possibles. Dont l’un qui amène à des conséquences très problématiques, qui contrarient fortement nos capacités d’adaptation. Des stratégies d’adaptation existent, comme maintenir ou régénérer les écosystèmes, comme les mangroves sur les côtes. C’est une solution cobénéfique qui permet à la fois d’atténuer le réchauffement en captant du carbone et de préserver le littoral de la montée des eaux, donc de s’adapter au réchauffement. Mais dans le scénario pessimiste avec fortes émissions de CO2, ces écosystèmes ne survivraient pas. Et la technique ne pourra pas non plus tout résoudre. Donc si l’on emprunte ce scénario, l’adaptation sera limitée.

« Des émissions négatives seront indispensable si l’on veut rester sous la barre des 1,5°C »

Si l’on veut éviter ce scénario du pire, bien que nos émissions de CO2 ne suivent pas la trajectoire recommandée, sera-t-il de plus en plus tentant de recourir à la géo-ingénierie ? Certains évoquent l’idée de refroidir l’océan en le couvrant d’une mousse réfléchissante ou de le fertiliser avec du fer…

Le rapport spécial du Giec sur un réchauffement à 1,5°C évoquait déjà cette thématique et démontrait que ça générait plus de problèmes que de solutions. Ce n’est pas viable à long terme, on n’en maîtrise pas les conséquences. La fertilisation de l’océan a été étudiée il y a quelques années mais ça ne serait pas très efficace et l’on n’est pas sûr de maîtriser les effets de rétroactions possibles.

On peut en revanche recourir à ce qu’on appelle des émissions négatives, cela devient même indispensable si l’on veut rester sous la barre des 1,5°C. Il s’agit par exemple de planter des forêts, ou de capter directement du carbone dans l’atmosphère pour le stocker sous terre. Ces techniques de captage ne sont pas encore parfaitement au point mais il est probable qu’on doive en passer par là.

Le nouveau rapport évoque aussi la piste du « carbone bleu ». Il s’agit de faire dans l’océan ce qu’on fait sur terre en plantant des forêts ?

Oui, préserver les écosystèmes actuels, c’est un des messages forts du rapport, est à la fois vertueux pour la biodiversité, pour l’activité socioculturelle et pour capter du carbone. Les marais salants, les mangroves, les zones humides côtières ont un potentiel de captation du carbone mais cela reste limité : ils ne représentent que 0,5 % du total de nos émissions donc la capacité d’atténuation reste faible. Elles permettent toutefois d’augmenter aussi nos capacités d’adaptation en protégeant les côtes de l’érosion.

Paysage de mangroves en Indonésie.
Paysage de mangroves en Indonésie.
Image : (Blue Forests/ CC BY-NC 2.0)

Les auteurs du rapport évoquent également le cas du pergélisol : ces terres gelées qui stockent deux fois plus de carbone que tout ce que contient actuellement l’atmosphère et pourrait être libéré sous forme de méthane ou de CO2. Ce pergélisol pourrait fondre en surface (3 à 4 mètres de profondeur) sur 24 % de son étendue dans le scénario optimiste et sur 69 % dans le scénario pessimiste. Est-on face à un risque d’emballement climatique ?

Ces glaciers fondent, mais on ne sait pas si cette fonte relâche actuellement beaucoup de méthane ou non. Une grande quantité de carbone sera forcément relâchée dans un scénario de réchauffement climatique fort, mais on aura alors un effet graduel, pas forcément un « emballement ». Il n’y aura en tout cas pas de « bombe de carbone » qui sera relâchée d’un coup. C’est certain que cela va nous contraindre encore davantage à réduire nos émissions, va réduire notre marge de manœuvre et poser des défis importants d’adaptation. Mais l’idée d’un emballement qui nous priverait de toute marge de manœuvre n’est pas du tout validée.

Les rapports des scientifiques s’enchaînent mais leurs appels à engager des « changements sans précédent » n’ont guère trouvé de traduction politique et notre trajectoire nous mène bien au-delà de 2°C de réchauffement. Restez-vous optimiste quant à l’influence de ces rapports sur l’action politique ?

Un message clé, qui traverse les trois rapports spéciaux du Giec, c’est qu’il faut changer nos façons de décider. Il faut coconstruire des solutions à l’échelle locale, prendre en compte les connaissances et les méthodes locales car aucune solution n’est adaptée à l’échelle mondiale. Cela a été clairement évalué scientifiquement : notre système de gouvernance est trop centralisé et peut poser problème pour mettre en place les bonnes solutions.

Il est certes urgent de mettre en place des politiques d’atténuation mais l’adaptation aux changements déjà inéluctables est tout aussi urgente et elle n’est pas du tout anticipée à l’échelle nationale. L’Aquitaine est par exemple un territoire très exposé à la montée des eaux, les solutions doivent donc être coconstruites entre citoyens, entreprises, scientifiques et politiques à l’échelon local. Le préalable pour cela, c’est que les populations soient bien informées des changements à venir et des options d’adaptation pour que tout cela puisse percoler.

À titre personnel, je ne suis ni optimiste ni pessimiste sur l’avenir, mais j’essaye d’être pragmatique sur le fait qu’il reste encore certaines marges de manœuvre, qu’il faut actionner sans plus attendre. Il y a une frustration d’avoir la sensation de ne pas être tout à fait entendu. L’évolution politique est extrêmement lente. D’un autre côté, l’engagement de la jeunesse est spectaculaire, toute une génération se mobilise en mettant en avant un discours basé sur la science, sur les rapports que nous produisons. Ça nous donne de l’espoir, on se dit que notre message en tant que scientifique n’est pas complètement vain. Et on a encore les moyens d’agir, il y a encore une multitude de choses très bien quantifiées qu’il est encore possible d’éviter.