Depuis 2011, Marshmallow Laser Feast, collectif d’arts immersifs basé à Londres, propose de se mettre dans la peau de créatures animales ou organiques pour reconnecter l’homme à la nature. Des expériences multisensorielles dont la poésie et la sensibilité pourraient avoir un pouvoir transformateur. Dans la capitale anglaise, nous avons rencontré Barnaby Steel, l’un des trois artistes du collectif.

Vous êtes un arbre. Ceci n’est pas un exercice de théâtre d’improvisation mais l’expérience que propose Marshmallow Laser Feast (MLF), studio d’arts immersifs qui utilise la technologie pour nous libérer de nos sens, élargir nos perceptions et approfondir notre rapport à la réalité. Mené par trois directeurs créatifs, Barnaby Steel, Robin McNicholas et Ersin Han Ersin (un trio extrêmement occupé - lors de l’interview, seul Steel pourra être présent), le studio livre des projets portés par un ethos d’exploration joyeuse et de spontanéité – l’argent et les contraintes ne viennent que plus tard dans le cahier des charges.

Tomber amoureux de la nature

Le studio de « MLF » est bien sûr rempli de fils, caméras 3D, capteurs pour mapping en temps réel et équations tridimensionnelles griffonnées aux murs. Et leurs installations sont poétiques et organiques, comme un appel au retour à une nature perdue.

Dans l’une de leur plus récentes installations, « We Live in an Ocean of Air », présentée à la galerie londonienne Saatchi début 2019, Marshmallow Laser Feast invite le visiteur à entrer en communion avec des séquoias géants. Des colosses hauts de 80 mètres et vieux de plusieurs milliers d’années, qu’ils ont « capturé » grâce à des scanners 3D et des microphones de contact (pour convertir les vibrations en sons) dans le parc national de Sequoia en Californie. Ce qu’ils rapportent à Londres est bien plus qu’une simple représentation de la captation. Casque vissé sur la tête, le visiteur est connecté à l’arbre en même temps qu’à lui-même grâce à des capteurs cardiaques et de souffle qui lui permettent de visualiser les flux de son organisme. Devenu pixels, il peut pénétrer l’arbre, entrer en symbiose avec lui, l’incarner et fleurir.

Sensible aux enjeux environnementaux, MLF joue de l’émerveillement et de la sensation d’appartenance plutôt que sur la peur ou la culpabilité d’un discours apocalyptique. L’une des inspirations du collectif s’appelle Satish Kumar. Dans son livre Pour une écologie spirituelle : la Terre, l'Âme, la Société, une nouvelle trinité pour notre temps (Belfont, 2018), cet ancien moine jaïn et disciple de Gandhi intime que pour passer du consumérisme à la conservation, il faut tomber amoureux de la nature et la sentir faire partie de soi. Une approche spirituelle de notre écosystème qui, d’après Barnaby Steel, peut aller de pair avec la rigueur scientifique : « La science est à l’avant-garde de ce qu’on peut mesurer. Elle est limitée par les technologies disponibles et mise à jour en permanence ». Or, pas facile de tomber en amour avec la nature dans une société bétonnée : « Nos sens ont évolué pour se soucier des choses avec lesquelles nous interagissons. La réalité de notre vie quotidienne devient ce qui nous importe ». Ou, comme aiment à le démontrer les membres de MLF, nous serions capables de reconnaître plus de 430 logos d’entreprises, mais nous aurions du mal à reconnaître plus de quelques dizaines d’arbres juste en regardant leur feuillage.

Image : © Marshmallow Laser Feast

Leur prochaine œuvre promet d’aller plus loin encore dans la communion entre l’homme et la nature. Le studio travaille en collaboration avec Merlin Sheldrake, biologiste spécialiste des champignons diplômé d’un doctorat de l’université Cambridge. Intitulée Wood Wide Web, référence au réseau souterrain de racines et de champignons qui connecte les plantes entre elles, la pièce s’intéresse à la mort comme part essentielle de la vie. Ce qui attend le voyageur virtuel : l’expérience de la décomposition. Petit à petit, le temps s’accélère et fait s’animer les plantes. Des champignons poussent dans la poitrine du visiteur jusqu’à ce qu’il quitte son corps et se voit devenir forêt. Une expérience de la mort, motif récurrent des trips psychédéliques transcendantaux.

Le monde selon les moustiques

On parle souvent de la réalité virtuelle comme d’une « machine à empathie ». MLF l’utilise pour comprendre l’écosystème complexe dans lequel nous habitons et « briser cette impression humaine de notre propre importance. » En 2016, ils créent « In the Eyes of the Animal », une expérience cinématographique à 360 degrés par laquelle ils permettent au spectateur de percevoir le monde à travers les yeux d’un moustique (capable de percevoir les émanations de CO2), d’une libellule (qui reçoit environ six fois plus d’images par seconde que l’humain) - ou encore d’une chouette et sa vision nocturne. Une exploration technologique de l’Umwelt, la notion d’environnement sensoriel des individus humains ou non humains, concept à la croisée de la biologie, de la communication et de la sémiotique.

L’enthousiasme de MLF devant la complexité d’une biodiversité si parfaitement interdépendante est d’une candeur contagieuse. Elle est surtout solidement ancrée dans un savoir scientifique. Barnaby Steel invoque Richard Feynman, prix Nobel de physique, pour qui la compréhension scientifique ajoute à l’émerveillement. Dans une ode à l’esthétique de la fleur, le scientifique raconte l’histoire de son ami artiste, qui pense pouvoir apprécier mieux que quiconque sa beauté puisqu’il a observé longuement sa couleur et ses textures. Selon Feynman, non seulement lui aussi a accès à la vision de cette fleur, mais il peut apprécier bien plus : « Je peux imaginer les cellules, les actions complexes à l’intérieur qui ont aussi une beauté. Je veux dire que ce n’est pas juste de la beauté à cette dimension d’un centimètre, il y a aussi de la beauté dans de plus petites dimensions, dans la structure interne ».

Avec la même rigueur, MLF dévoile littéralement notre organisme. Pour « The Tides Within Us » (que l’on pourrait traduire par « nos courants intérieurs »), projet en cours de développement, le collectif collabore avec l’institut allemand Fraunhofer pour explorer l’écosystème du corps humain. Grâce à des données médicales et des IRM, ils simulent le flux sanguin et suivent le chemin de l’oxygène dans leurs cheminements effrénés pour nourrir toutes les cellules du corps. « La peau est quelque chose d’étrange, songe Barnaby Steel en touchant la paume de ses mains. Elle cache, donne une impression de statique. Si nous pouvions voir à travers, nous observerions des rivières torrentielles, des virages à haute pression, les deltas d’une rivière. Nos poumons ressemblent à un arbre, notre corps partage des motifs avec la nature. » Rendre visible l’imperceptible pour se rendre compte de nos ressemblances avec notre environnement. Et pourquoi pas, au passage, en prendre un peu plus soin.