*Le Dr Phillip Atiba Goff, du Center for Policing Equity, analyse les données relatives à l'application de la loi pour aider les forces de police à éliminer leurs préjugés raciaux.

*Les entreprises peuvent s'attaquer au racisme dans le marketing ou le recrutement en mesurant les disparités raciales, en analysant les données et en modifiant les comportements.

*Les entreprises qui ne mesurent pas les impacts des disparités raciales sont confrontées à un "péril moral et financier".

Nous ne pouvons combattre le racisme en essayant de changer "les cœurs et les esprits défectueux" ou en "combattant l'ignorance", a déclaré le Dr Phillip Atiba Goff, un psychologue qui étudie les préjugés raciaux et la discrimination, en particulier dans l'application de la loi.

Lorsque nous nous focalisons sur les sentiments et les états d'esprits, nous "finissons par être distraits en essayant de réhabiliter des acteurs potentiellement racistes et en ignorant l'accumulation des préjudices qui se produisent pour les communautés vulnérables juste devant nous". déclare-t-il

"La lutte contre le racisme, que ce soit au sein d'une force de police ou d'une entreprise, nécessite de mesurer les comportements et d'agir pour les changer", a-t-il soutenu.

Lors de la Réunion Annuelle 2020 du Forum Économique Mondial à Davos, le Dr. Goff, co-fondateur et président du Center for Policing Equity à New York, a raconté l'histoire déchirante et horrifiante d'Emmett Till.

En 1955, ce garçon noir de 14 ans a été injustement accusé de harcèlement sexuel par une femme blanche dans le Mississippi, puis brutalement torturé et assassiné par le mari blanc de cette femme et son demi-frère. L'accusateur de Till est toujours en vie des décennies plus tard, et a récemment admis son mensonge.

"Ce retournement de situation améliore-t-il la situation ? Ou Emmett Till est-il toujours mort", a demandé le Dr Goff.

"Penser au racisme en tant via les sentiments et l'esprit manque d'intérêt. Il faut penser le racisme par rapport aux comportements."

Plutôt que de penser au racisme en termes de croyances et de sentiments, il a déclaré que nous devrions définir le racisme "comme un ensemble de comportements accumulés qui désavantagent un groupe racial et favorisent un autre groupe racial, en considérant ainsi les systèmes qui facilitent cela".

"Lorsque vous définissez le problème de cette façon, vous pouvez commencer à le rendre soluble."

Car contrairement aux sentiments, les comportement peuvent être clairement mesurés - et modifiés.

Comment la collecte de données conduit au changement


Le Dr Goff met en avant l'idée d'accumuler des données, pour générer du changement au sein des forces de police présentes en Amérique - des forces de polices qui ont particulièrement un problème avec la brutalité policière dirigée contre les hommes noirs.

Le Center for Policing Equity recueille et analyse les données relatives à l'application de la loi, comme les lieux de cambriolage ou l'origine des sources policières, et les intègre aux données relatives à la démographie, l'éducation, le logement et les revenus, afin d'identifier les disparités raciales que les forces de police ne peuvent pas contrôler - et celles qu'elles peuvent contrôler.

Le Dr Goff a travaillé avec le département de la police métropolitaine de Las Vegas (LVMPD) pour tenter de réduire les disparités raciales dans l'utilisation de la force - et plus particulièrement, pour réduire le nombre de tirs sur des hommes noirs non armés.

Rien qu'en 2010, le LVMPD a tiré sur 25 personnes, tuant huit d'entre elles. Le département américain de la justice a enquêté et "a constaté qu'une majorité écrasante de suspects non armés abattus par la police [LVMPD] depuis 2007 étaient noirs ou latinos, et que chaque suspect abattu lors d'un contrôle effectué par un officier était issu d'une minorité", a rapporté le Las Vegas Sun.

En examinant les données, le Center for Policing Equity a constaté un usage disproportionné de la force à la suite de poursuites à pied. Il existe une explication scientifique à ce phénomène : lorsqu'un policier court à pied, son rythme cardiaque et son taux d'adrénaline augmentent, ce qui le rend plus agressif.

Cette connaissance leur a permis de mettre en place des changements - comme par exemple exiger que le policier compte jusqu'à dix ou qu'il attende l'arrivée des renforts avant de s'engager contre l'individu.

En conséquence, le LVMPD a réduit le recours à la force de 23%, a déclaré le Dr Goff à Davos. Et pour les forces de police des États-Unis, il a contribué à réduire les arrestations de 25 % et le recours à la force de 26 %.

Image : World Economic Forum/Mattias Nutt

Ce que cela signifie pour les entreprises

Ce type de mesure est, littéralement, une question de vie ou de mort dans le maintien de l'ordre. Mais elle peut aussi faire une réelle différence dans des domaines tels que le marketing, le recrutement et l'embauche. Tout comme les forces de police, les entreprises et les organisations peuvent lutter contre les préjugés raciaux en mesurant et en analysant les données, puis en prenant des mesures concrètes.

"Vous devez mesurer les choses qui vous tiennent à cœur, les analyser et ensuite les optimiser régulièrement", a-t-il déclaré dans la salle remplie de dirigeants du gouvernement, d'entreprises et de membres de la société civile. "Cela s'appelle gérer une entreprise avec des objectifs. C'est ainsi que chaque entreprise a fonctionné tout au long de l'histoire".

Les entreprises doivent travailler en intégrant un résultat inacceptable - le préjugé racial - et examiner ce qui le génère.

Elles doivent également écouter les personnes les concernées par le problème. "Résistez à la tentation d'essayer d'être une voix pour les sans-voix et de parler pour ceux qui ne sont pas dans la salle, et trouvez un moyen de passer le micro", a-t-il déclaré au Forum Économique Mondial lors d'une interview.

Les entreprises mesurent déjà leurs finances et leurs performances. Mais dans la nouvelle ère du Stakeholder capitalisme, elles doivent aussi mesurer les valeurs, a-t-il conclu. Si une entreprise "n'a pas compris comment mesurer les moyens qu'elle utilise pour faciliter l'impact des disparités raciales sur les communautés qu'elle touche, elle court un risque à la fois moral et financier".

"Si vous vous souciez des préjugés raciaux dans les organisations que vous dirigez, mesurez les résultats disparates sur le plan racial. Cela ne signifie pas que lorsque vous en trouvez, vous êtes de mauvaises personnes", a-t-il poursuivi. "Parfois, comme dans toute relation, on ne pose pas les questions quand on a peur de la réponse."

Le professeur Goff est un innovateur social de la Fondation Schwab et a été nommé Entrepreneur social de l'année de l'organisation en 2019.