BONN – Face au réchauffement climatique, fournir une énergie renouvelable à tous ceux qui en ont besoin est l'un des plus grands défis de notre temps en terme de développement. Maintenir le réchauffement de la planète en dessous de 1,5°C ou 2°C par rapport à son niveau préindustriel comme s'y est engagée la communauté internationale suppose entre autres de recourir plus massivement aux bioénergies, à la capture et au stockage du carbone et à la reforestation.

Ces solutions sont peu discutées dans les cercles de la politique internationale, alors que selon les experts, si nous continuons à augmenter les émissions de dioxyde de carbone durant ne serait-ce qu'une décennie, nous risquons de déclencher un changement climatique potentiellement catastrophique. Autrement dit, il faut de toute urgence intensifier le recours aux bioénergies et utiliser les terres émergées pour atténuer le réchauffement climatique. La science peut nous aider en cela, mais si nous tardons, ces solutions ne seront peut-être plus viables.Les énergies renouvelables constituent le meilleur moyen d'éviter les conséquences les plus destructrices du réchauffement climatique.

Au cours des dernières années, la croissance des énergies renouvelables a dépassé en terme de capacité celle des énergies non renouvelables. L'énergie solaire et l'énergie éolienne ouvrent de nouvelles voies, mais elles ne parviennent pas encore à répondre à la demande.

Il y a 10 ans, on pensait que les bioénergies allaient remplacer au moins partiellement les énergies fossiles. Or leur développement stagne pour deux raisons. Première raison : les mesures destinées à les promouvoir ont eu des conséquences néfastes imprévues, par exemple la conversion rapide de terres vierges de valeur inestimable. Les forêts tropicales et d'autres écosystèmes vitaux ont été transformés en zone de production de biocarburant, ce qui peut menacer la sécurité alimentaire et l'approvisionnement en eau et engendrer perte de biodiversité, dégradation des sols et désertification.

Dans son rapport spécial sur le changement climatique et les terres émergées publié en août dernier, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) montre que l'étendue des terres mises à contribution et le contexte sont les deux facteurs majeurs à considérer lors de l'évaluation coût/bénéfices de la production de biocarburants. Les grandes fermes dédiées exclusivement à leur production ne sont pas viables. Néanmoins, bien situées et parfaitement intégrées à d'autres activités, elles peuvent s'avérer durables sur le plan écologique.

Le contexte de la production de biocarburants (le type de sol, la variété de cultures et la gestion du climat) est aussi très important. Les coûts associés à leur production diminuent si elle se fait sur un sol déjà dégradé ou utilisé précédemment pour le bétail ou des cultures agricoles dans le cadre d'une gestion soucieuse de l'environnement.

Dans l'hypothèse d'un réchauffement inférieur à 1,5°C, quelques 7 millions de km² seront nécessaires pour produire des biocarburants. Plusieurs voies s'offrent pour parvenir à une production durable. A titre d'exemple, la réduction du gaspillage alimentaire permettrait de libérer jusqu'à 1,4 millions de km² de terres cultivables. Et une partie des 20 millions de km² dégradés au cours des dernières décennies pourrait être réhabilitée.

Deuxième raison du moindre recours aux biocarburants : ils conduisent eux aussi à l'émission de carbone. Ce problème perdure parce que le procédé de capture du carbone prête à discussion ; nous ignorons les effets à long terme de la capture du carbone et de sa transformation en roche calcaire stockée dans le sous-sol. Mais les scientifiques cherchent à rendre cette technologie viable. Les roches obtenues pourraient servir dans le secteur de la construction, ce qui constituerait une révolution en cas d'application au niveau industriel.

Par ailleurs, nombre de végétaux qui servent à la production de biocarburants, comme l'acacia, la canne à sucre, le sorgho doux, les terrains forestiers aménagés et les déjections animales posent un problème de durabilité car ils exigent beaucoup d'eau. C'est pourquoi des chercheurs de l'université d'Oxford expérimentent le recours aux plantes grasses moins gourmandes en eau. Cela pourrait changer totalement la donne, notamment pour les populations vivant dans des zones arides comportant une grande surface de terres dégradées qui pourraient servir à la culture. Très souvent les besoins énergétiques de ces populations ne sont pas satisfaits, d'autant que l'énergie éolienne ou solaire n'est pas la réponse idoine en raison des tempêtes de sable.

Ainsi au Mali, dans la région de Garalo, un terrain de 6 km² servait auparavant à la culture du coton qui nécessite énormément d'eau. Aujourd'hui des petits paysans l'utilisent pour produire de l'huile de jatropha destinée à une centrale électrique hybride. En Suède, 47% du carburant provenait de la biomasse (issue essentiellement de terrains forestiers aménagés) en 2017. Ce sont là des modèles pour l'avenir. Une source d'énergie fiable est tout aussi importante qu'un sol propice à l'agriculture. Ce sera encore plus vrai lors des prochaines décennies, avec l'accroissement de la population de la planète qui devrait atteindre 9,7 milliards de personnes en 2050.

Or si le réchauffement climatique atteint 3°C, les méthodes basées sur l'utilisation des sols pour le limiter perdront pratiquement toute efficacité.Il faut donc agir dès maintenant pour protéger des sols dont l'importance est vitale. Il faut renforcer les systèmes de gouvernance pour conserver un bon équilibre entre besoins alimentaires, énergétiques et environnementaux. Si nous n'utilisons pas au maximum de leur potentiel les sols pour atténuer le réchauffement climatique, nous commettrons une erreur impardonnable. Les conséquences en seraient désastreuses pour ceux qui auront le moins contribué au réchauffement climatique.

Les bioénergies et l'utilisation des sols pour lutter contre le réchauffement climatique ne constituent pas des solutions miracles. Néanmoins elles nous permettraient de gagner du temps, c'est pourquoi il faut les intégrer à la lutte contre le réchauffement. La prochaine décennie sera notre dernière chance d'utiliser les sols au profit de l'intérêt général.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz