Le trajet de 16 km entre notre maison à Brooklyn et l'ophtalmologue de notre fille dans l'Upper East Side prend normalement 90 minutes en voiture. Il y a deux semaines, cela nous a pris moitié moins de temps, alors que nous traversions des rues presque vides.

La veille au soir, le gouverneur de l'État de New York, Andrew Cuomo, avait ordonné la fermeture de la plupart des lieux publics : bars, restaurants, cinémas, gymnases. L'une des zones les plus densément peuplées d'Amérique risquait de devenir le nouveau cluster de la COVID-19, qui, jusque-là, avait tué 6 000 personnes et infecté 10 000 autres dans le monde. Et c’est ainsi que la ville qui ne dort jamais a été mise au repos forcé.

Si nous ne faisions partie d'une poignée d’individus dehors à ce qui aurait normalement été l'heure de pointe, c'est parce que nous n'avions pas le choix. Notre fille est née trois mois avant terme. Pendant 53 des 81 jours qu'elle a passés dans une unité de soins intensifs néonatals, elle était sous oxygène, ses poumons étant trop peu développés pour travailler sans aide. L'oxygène lui a sauvé la vie mais cela signifiait qu'elle était susceptible de développer une rétinopathie de la prématurité, une maladie qui, non traitée, provoque la cécité. Ainsi, équipés de masques et de gants, mon mari et moi avons commandé un Uber et nous sommes rendus à Manhattan pour son rendez-vous.

Certaines personnes se plaignent de la fermeture de la ville ; d'autres transgressent effrontément les règles. Dès que nous avons obtenu le diagnostic du médecin - les yeux de notre fille allaient bien, nous a-t-il assuré - nous sommes rentrés directement à la maison. Nous ne l’avons pas quittée depuis.

Une expérience d'isolement social

Je sais qu'être en mesure de tenir bon aussi longtemps que nécessaire, de commander des plats à emporter et de se faire livrer ses courses montre que nous sommes privilégiés. Mais si quitter votre maison avec un bébé pendant une pandémie présente de multiples défis, devoir y rester aussi.

« Pour de nombreuses personnes, avoir un nouveau-né est de toute façon une isolation sociale », explique Jesse Pournaras, doula à New York. Cela peut sembler contre-intuitif - comment une personne de plus peut-elle vous faire sentir plus seul ? - mais cela reflète une enquête de 2018 de la Croix-Rouge britannique, qui a révélé que 82 % des mères de moins de 30 ans avaient éprouvé ce sentiment. C'est dans de tels moments, dit Pournaras, que nous avons besoin d'un réseau de soutien sur qui compter. « Il est très bénéfique de pouvoir se référer à sa mère, ses tantes, ses sœurs et ses amies pour leur demander pourquoi votre corps réagit ainsi, pourquoi vous ressentez ces émotions, ou ce que veut votre bébé quand il n'arrête pas de pleurer. »

Avoir un nouveau-né peut être une expérience isolante en dehors d'un confinement
Avoir un nouveau-né peut être une expérience isolante en dehors d'un confinement
Image : Coop and British Red Cross

Mais lorsque vous êtes obligée de vous isoler de toute personne extérieure à votre foyer, vous perdez ce système de soutien. Bien sûr, vous pouvez poser des questions sur Skype (les experts en santé mentale recommandent à tous les nouveaux parents de trouver le temps de le faire). « Les gens se sentent mieux grâce à la connexion et au soutien social », explique Andrea Schneider, psychothérapeute spécialisée dans le bien-être maternel. « Alors, réservez un rendez-vous à distance avec un spécialiste en périnatalité, rejoignez un groupe de soutien en ligne et restez en contact virtuel avec votre famille. »

Mais les applications de messagerie ne sont d’aucune aide lorsque ce qu’il vous faut, c’est quelqu'un pour tenir votre bébé pendant que vous prenez une douche. « Apprendre à devenir parent peut être une expérience vraiment difficile », déclare Pournaras. « Je connais de nombreuses personnes qui comptaient sur leur famille ou sur un professionnel, comme une doula post-partum, pour alléger leur charge de travail et maintenant elles ont du mal à s’en sortir seules. »

C'est dans cette situation que Kim Flores et son mari Juan se sont retrouvés. Leur fils, Nico, est né prématurément début mars et est hospitalisé depuis. « La mère de Juan devait rester avec nous pendant quelques mois pour m'aider », me dit-elle. « Cela ne pourra pas se faire, car elle vit en Colombie et le gouvernement a fermé les frontières. Je suis sûre que mon mari et moi allons y arriver, mais c'est angoissant. »

Livrés à eux-mêmes

En plus de dépouiller les mères de leurs systèmes de soutien pratique et mental, le confinement limite leur accès à un système médical. Les avantages d’emmener votre bébé faire ses premiers vaccins l'emportent-ils sur le risque de vous exposer, vous et votre nouveau-né, à un virus potentiellement mortel ? Ce sont des calculs de ce type qui ont mené à une hausse des taux de mortalité maternelle dans les pays touchés par l'épidémie d'Ebola en 2014-2016, selon des chercheurs de la Liverpool School of Tropical Medicine. La Sierra Leone, par exemple, a vu son taux de mortalité maternelle augmenter de 34 %.

« Nous avons constaté une baisse de 22 % de la fréquentation postnatale », explique Somla Gopalakrishnan, l'une des universitaires à l'origine de la recherche. « Les mères avaient souvent trop peur d'accéder aux installations médicales et d’y être infectées. Parfois, on leur a même dit de rester à l'écart pour éviter de rajouter du travail à un système de santé déjà surchargé. »

L'Organisation mondiale de la santé a découvert que des soins postnatals adéquats sont l'un des moyens les plus importants de protéger la santé des mères et des bébés. Mais lorsque les femmes et leurs nouveau-nés sont contraints de s'isoler, ils peuvent être livrés à eux-mêmes, avec des conséquences parfois désastreuses.

Les côtés positifs

Le fait de devoir être confiné peut déclencher un sentiment de chagrin chez le nouveau parent. J’ai beau être reconnaissante que des technologies comme une connexion Internet à haut débit et les appels vidéo longue distance gratuits permettent à mes parents au Royaume-Uni de voir leur première petite-fille, je ne peux pas m'empêcher de penser qu’on m’a privée des expériences uniques que j'espérais partager avec mes proches.

Mais comme avec tout ce qui est négatif ou presque, quelques points positifs ressortent. Ici aux États-Unis, un pays où pour de nombreuses personnes le congé familial n’est pas payé, le confinement permet aux parents de passer plus de temps avec leurs nouveau-nés - même si jongler entre le travail et la garde des enfants est un vrai exercice d’équilibriste.

Image : Statista

« Mon mari a un travail très exigeant qui l'oblige à voyager un peu », explique Linara Davidson, qui a donné naissance à son premier bébé, Ronald Anthony, en novembre dernier. « C'est formidable de l'avoir à la maison et de le voir passer autant de temps avec notre fils alors que nous pensions au départ qu'il serait absent. »

Plutôt que de se concentrer sur les parties difficiles de l'isolement, Davidson recommande aux nouveaux parents de tirer le meilleur parti de cette interruption forcée pour passer du temps de qualité avec leur bébé, temps qu'autrement ils n'auraient pas eu. « Soyez reconnaissant de pouvoir profiter de chaque instant presque sans interruption pendant quelques temps. Nous allons sortir de cette phrase, et cela vous fera une histoire à raconter à votre enfant. »