WASHINGTON, DC – Le choc sanitaire et économique énorme que le nouveau coronavirus inflige aux pays riches commence également à frapper durement les pays en développement. Mais nous ne devrions pas présumer que les réponses politiques des pays riches à la pandémie soient les plus appropriées pour les pays en développement, ni même qu'elles soient réalisables. Au contraire, nous devrions anticiper des compromis plus nets et des contraintes plus difficiles dans les régions les plus pauvres.

Il est vrai que rester chez soi contribuera probablement à ralentir la propagation du virus dans les pays en développement, tout comme dans les pays riches. Mais la distanciation sociale peut avoir un coût élevé, en particulier pour les pauvres, qui ont peu d'économies et de faibles stocks alimentaires et dépendent fortement (souvent quotidiennement) d'une main-d'œuvre temporaire. Peu peuvent survivre en travaillant de chez eux.

Ce n'est pas seulement le compromis habituel et cruel entre bien-être économique et santé individuelle auquel sont confrontés de nombreux pauvres. Il s'agit également d'un compromis entre deux aspects de la santé : d'un côté la maladie due au virus, de l'autre la faim et la mauvaise alimentation résultant de l'isolement économique et de la perturbation des marchés et des institutions, y compris de la protection sociale privée.

Bien que les arguments en faveur d'un degré raisonnable de distanciation sociale pour lutter contre le COVID-19 dans les pays en développement soient solides, ceux en faveur du confinement ne le sont pas. Les confinements constituent de nouvelles menaces et pourraient même transformer la réponse à la pandémie en une famine dans certaines régions pauvres. Je ne dis cela pas à la légère : je crois qu'il s'agit d'une menace imminente. Les recherches et l'expérience pratique montrent comment des famines peuvent résulter du type de pannes des institutions et du marché impliquées par un strict confinement. C'est ce que nous avons constaté récemment à la suite de l'épidémie du virus Ebola en 2014 en Sierra Leone, où la famine est rapidement apparue comme une nouvelle menace.

La famine parmi les populations pauvres et vulnérables peut résulter de causes multiples, comme l'a démontré Amartya Sen dans son ouvrage Poverty and Famines. Sen a cité des exemples dans lesquels il n'y avait pas de baisse de la quantité totale de nourriture disponible. Le problème venait de sa distribution entre les gens et au fil du temps. Dans ce domaine, les marchés et les autres institutions jouent un rôle crucial. Les confinements peuvent perturber la production et la distribution de nourriture, parallèlement à un effondrement des revenus des pauvres et à une hausse des prix des denrées alimentaires. Nous nous rendons compte que les chaînes d'approvisionnement alimentaire actuelles présentent des vulnérabilités, même dans les pays riches. Et même si la famine est évitée, des périodes de mauvaise nutrition peuvent avoir des conséquences durables, notamment une plus grande vulnérabilité à d'autres maladies.

Il y a d'autres raisons de s'inquiéter de ce que la pression pour les confinements dans la lutte contre la propagation du COVID-19 puisse se retourner contre les pays pauvres. À court terme, imposer de telles mesures produit de grands flux migratoires qui menacent de propager le virus encore plus rapidement, en particulier parmi les populations rurales pauvres et vulnérables. L'application des mesures de confinement par la police et l'armée suscite d'autres inquiétudes quant au bien-être des pauvres, qui auront souvent le plus grand besoin de quitter leurs logements pour procurer de la nourriture à leurs familles.

Avant tout, les décideurs politiques doivent reconnaître que les confinements stricts dans les pays en développement bloquent également les institutions qui aident à protéger les pauvres en temps normal et leur permettent ainsi d'éviter les pièges de la pauvreté qui sont généralement cachés. Les confinements risquent d'entraîner une misère à long terme, à laquelle il peut être difficile d'échapper une fois la menace actuelle du virus largement passée. Actuellement, les effets sur les enfants sont particulièrement inquiétants.

À court terme, une réponse préparatoire audacieuse est nécessaire. Pour être efficace, elle doit combiner les efforts sanitaires et de soutien à la consommation.

Le virus va exercer une pression considérable sur les systèmes de santé des pays en développement, qui, même en temps normal, sont souvent cruellement insuffisants, en particulier pour les citoyens les plus pauvres. En effet, les pénuries de fournitures médicales, de matériel et de personnel, que l'on constate aujourd'hui dans les pays riches, sont déjà familières aux habitants des pays à faible revenu.

Étant donné que tant de choses ne peuvent être faites à court terme pour renforcer les systèmes de santé, les pays en développement ont besoin d'un canal de communication indépendant et faisant autorité sur la santé publique durant la pandémie. Les messages des médias sur l'importance de la distanciation sociale et de l'hygiène doivent être visibles et fréquents. L'envoi de SMS est une méthode prometteuse de diffusion de l'information et des instructions, bien que la source doive être fiable.

Pourtant certains gouvernements des pays en développementprétendent que la pandémie est sous contrôle ou que la menace est minime. Ce sont des illusions dangereuses.

Les institutions démocratiques ont un rôle essentiel à jouer pour assurer la fourniture d'informations publiques crédibles, contribuant ainsi à éviter les erreurs politiques et à permettre une réponse rapide. De ce point de vue, la crise actuelle ne peut justifier un virage vers un régime autoritaire, qui risque d'aggraver la crise de santé publique.

Un soutien à la consommation par le biais de transferts sera également nécessaire – en espèces si les marchés alimentaires fonctionnent, en nature si ce n'est pas le cas. Les confinements sans soutien ont beaucoup moins de chance de rencontrer une large adhésion : forcer l'adhésion à ces mesures peut coûter cher aux pauvres. Les éléments sanitaires et de soutien sont complémentaires et se renforcent mutuellement : les livraisons de nourriture doivent être accompagnées de livraison de savon.

Les pays qui ont investi dans la protection sociale seront mieux placés que ceux qui ne l'ont pas fait. La mise en place de nouveaux programmes de lutte contre la pauvreté prend du temps, de sorte que les gouvernements des pays en développement devraient commencer par intensifier rapidement les programmes existants. Cela peut entraîner des modifications temporaires telles que la suppression des exigences de travail et des conditions de fréquentation des écoles, qui vont à l'encontre de la nécessité de ralentir la propagation du virus.

La capacité limitée des pouvoirs publics va également aggraver les défis de nombreux pays en développement dans la lutte contre la pandémie. Étant donné que l'administration publique tend à être plus faible dans les pays pauvres, certaines des mesures que les pays riches ont introduites ne sont tout simplement pas réalisables. L'adaptation aux capacités administratives locales est essentielle.

Les pays les plus pauvres sont également confrontés à des contraintes budgétaires plus strictes. Dans ce domaine, les pays riches doivent soutenir un fort intérêt moral et économique, notamment par l'allégement de la dette. Ils peuvent aider dès à présent, ou bien s'exposer à un coût potentiellement beaucoup plus élevé par la suite.