• La COVID-19 pourrait faire basculer notre fragile système économique dans une dépression.
  • Les régimes d’aides liés aux ressources créent un piège à pauvreté décourageant les gens de prendre un travail.
  • Un revenu de base augmenterait l'incitation à accepter tout emploi disponible.

L’ayant préconisé et testé pendant plus de trois décennies, j'ai toujours considéré le revenu de base comme principalement justifié pour des raisons éthiques, pour une bonne société, bien que l'économie puisse s’en passer. Aujourd’hui, en ces temps de pandémie, l'économie ne survivra pas sans.

Pour comprendre pourquoi, nous devons comprendre que la récession qui s’annonce devait arriver, le système économique mondial étant devenu particulièrement fragile. Il s’était transformé en un capitalisme de rente, au lieu d’un capitalisme de libre-échange, bénéficiant de manière disproportionnée à ceux qui vivaient des revenus de la propriété ou du placement.

Les réformes qui ont débuté dans les années 1980 sous l'influence de la Société du Mont Pélerin et de la Chicago School of Law and Economics ont permis à des intérêts puissants d'ériger un système institutionnel par lequel une part de plus en plus importante des revenus revenait aux propriétaires d’actifs - physiques, financiers et « intellectuels ».

Un des résultats bien connus est que la part du travail dans le revenu national a chuté, à l'échelle mondiale, alors qu'une nouvelle structure de classe émergeait : une ploutocratie détenant une richesse obscène et un énorme pouvoir économique et politique, et un « précariat » en pleine croissance, qui vivait au jour le jour, survivant de façon instable grâce à une dette impossible à rembourser.

La part du travail dans les revenus a continué à diminuer ces dernières années
La part du travail dans les revenus a continué à diminuer ces dernières années
Image : ILO

En 1942, William Beveridge a produit un rapport qui a façonné l'après-guerre, dans lequel il a déclaré que le défi consistait à tuer cinq géants : la maladie, l'inactivité, l'ignorance, l’insalubrité et le besoin. Je crois qu'aujourd'hui, la combinaison du capitalisme de rente, d'une révolution technologique et d'une mondialisation effrénée a créé huit géants modernes : l'inégalité, l'insécurité, la dette, le stress, la précarité, l'automatisation, l'extinction et le populisme néo-fasciste. On pourrait appeler le coronavirus le neuvième géant ou le déclencheur faisant basculer un système mondial fragile dans une dépression potentielle.

On pourrait comparer cela à la grippe espagnole il y a 100 ans. Elle a fait plus de 40 millions de morts dans le monde. Mais, même si une récession s’en est suivie, ce n'était rien comparé à ce qui nous attend. En 1920, la superpuissance économique montante, les États-Unis, a pu rebondir grâce à sa résilience inhérente. La dette privée représentait moins de 50 % du PIB, la dette des entreprises était insignifiante, le monde des finances n’était pas prédominant.

En revanche, avant la pandémie de coronavirus, la dette privée des États-Unis représentait plus de 150 % du PIB, la dette des entreprises 73 % et la finance représentait 350 % du PIB. De plus, la plupart des grandes entreprises étaient enfermées dans des chaînes d'approvisionnement mondiales, que n’importe quelle perturbation pouvait interrompre dans leur ensemble. Ce système économique était incroyablement fragile.

Dans de telles circonstances, même une petite récession aurait enclenché une spirale d’effets négatifs. Et la récession à laquelle nous sommes confrontés n’est pas petite. Plusieurs millions de personnes ne seront pas en mesure d'honorer leurs dettes, ce qui entraînera une augmentation massive du nombre de sans-abris, des maladies sociales, de la violence et pire encore, tandis que de nombreuses sociétés et petites entreprises deviendront insolvables.

Le soutien au revenu de base universel était déjà élevé avant l'apparition du coronavirus.
Le soutien au revenu de base universel était déjà élevé avant l'apparition du coronavirus.

Nous avons vu décoller un programme de renflouement massif, financé par l'apparition de nouveaux instruments monétaires sophistiqués. Le danger serait de tenter de renouveler la stratégie post-2008 d'assouplissement quantitatif, couplée à l'austérité budgétaire et à des coupes dans les dépenses sociales publiques, qui ont laissé tous les pays de l'OCDE honteusement mal préparés au traitement sanitaire et social de la pandémie. Cela intensifierait les inégalités et renforcerait les autres géants.

En fin de compte, on assiste au plus grand choc de demande de l'histoire moderne. C'est ici que le revenu de base entre en jeu, passant de « souhaitable » à « essentiel ». Après des années de solitude intellectuelle, le revenu de base trouve aujourd'hui des convertis et des défenseurs venus de tous les horizons politiques. Nous devons espérer que cela aboutira à ce que davantage de politiciens fassent preuve de courage dans ce débat.

Il sera important de tenir compte des enseignements tirés des projets pilotes et autres expériences. La conception est ici très importante Un revenu de base est le paiement d'un montant modeste en espèces ou équivalent, versé non pas aux ménages, mais aux individus, dont les plus vulnérables sont facilement désavantagés. L'égalité des sexes individualisée est essentielle à tout moment.

Il ne s’agit pas du versement d’un capital forfaitaire. C'est une erreur commise dans plusieurs pays. Une aide de ce type présente plusieurs inconvénients, comme un effet de « faiblesse de la volonté », induisant une mentalité de jeu qui consiste à tout dépenser en une seule fois, laissant la personne vulnérable au moment de la phase suivante. Des paiements modestes réguliers entraînent une amélioration progressive des comportements et des capacités. Nos projets pilotes nous ont montré de quelle façon.

Le revenu de base devrait être quasi universel. Il ne devrait pas être qualifié de revenu de base universel, car pour des raisons pragmatiques, il faudrait qu’il s'applique uniquement aux résidents légaux installés, et non aux citoyens vivant à l'étranger ou aux migrants récents, de façon à éviter un flot de migration et une opposition xénophobe. N’y voyez pas un appel à omettre l'aide aux migrants et aux réfugiés. Ils devraient être aidés par d'autres programmes, plus nombreux que par le passé.

Un système de revenu de base devrait être conçu de manière à ce que chacun bénéficie d’une sécurité de base égale ou d’un contrôle égal de ses ressources de subsistance. Cela signifie que tous ceux dont le coût de la vie est plus élevé mais dont la capacité à se procurer des revenus est réduite, comme les personnes handicapées ou fragiles, devraient recevoir un supplément de façon à ce qu’ils bénéficient d’un revenu de base égal aux autres.

Le revenu de base ne doit pas être proportionnel aux ressources. Les programmes ciblés destinés aux pauvres sont à première vue attractifs pour ceux qui connaissent peu la politique sociale. Mais selon un adage attribué à Richard Titmuss, la protection pour les pauvres est une pauvre protection. Le ciblage nécessite un contrôle des ressources, ce qui plonge les personnes pauvres qui tentent d'augmenter leurs revenus dans un piège à pauvreté, et leur font perdre leurs avantages : dans la plupart des cas, elles empirent leur situation si elles acceptent un emploi à bas salaire. Procéder de cette façon est une preuve d'ignorance économique. Dans le monde entier, les recherches montrent que chaque régime d’aides lié aux ressources implique d’importantes erreurs d'exclusion, avec pour conséquence un grand nombre de personnes privées des aides qu’elles devraient recevoir. Les partisans du contrôle des ressources feraient mieux d’en prendre conscience une fois pour toutes.

Fondamentalement, un système de revenu de base devrait être une source de sécurité de base permanente, c'est-à-dire garantie et non retirable. À cet égard, les gouvernements seraient bien avisés d'indiquer clairement que ce revenu serait versé chaque mois pendant au moins la durée de la pandémie et de la récession. Cette sécurité est importante d’un point de vue psychologique. C'est aussi pour cela qu’on évitera de qualifier ce revenu de base d’« argent hélicoptère ». Autre raison, cela donnerait l'image de billets flottants qui tomberaient là où les plus aptes les saisiraient en premier.

Enfin, un système de revenu de base pourrait être un stabilisateur macroéconomique automatique, ce qu’étaient censés être les programmes d’aide sociale à l'ancienne. Autrement dit, le montant pourrait être ajusté par une commission indépendante en fonction de l’étendue de la récession ou de la force de la reprise économique.

Un revenu de base, bien qu'il ne doive faire partie que d'un ensemble de politiques de redressement, est beaucoup plus sensé économiquement et socialement que l'alternative mise en œuvre par certains pays, à savoir l'octroi de subventions salariales substantielles. Celles-ci sont chaotiques à administrer, inefficaces, honteusement régressives et impliquent des incitations économiques perverses. Recevoir 75 % ou 80 % de son salaire à condition de ne pas travailler décourage évidemment tout travail. Il s’agit encore d'ignorance économique. Et selon quel principe moral, l'État offre-t-il à un salarié à revenu élevé jusqu’à cinq fois ou plus le montant qu’il verse à un membre à bas salaire du précariat ? C’est ce qui est en train de se passer.

Que fait le Forum Économique Mondial à propos de l'épidémie coronavirus?

Une nouvelle souche de coronavirus, le COVID 19, se répand dans le monde, provoquant des décès et des perturbations majeures de l'économie mondiale.

Répondre à cette crise nécessite une coopération mondiale entre les gouvernements, les organisations internationales et le monde des affaires. C’est justement la mission du Forum Économique Mondial en tant qu'organisation internationale de coopération public-privé.

Le Forum Économique Mondial, en tant que partenaire de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a lancé la plate-forme d'action COVID. Cette plate-forme vise à favoriser la contribution du secteur privé à la stratégie mondiale de santé publique relative au COVID-19, et à le faire à l'échelle et à la vitesse requises pour protéger des vies et des moyens de subsistance ; ceci afin de trouver des moyens d'aider à mettre fin à l'urgence mondiale le plus tôt possible.

En tant qu'organisation, le Forum a déjà prouvé qu'il pouvait aider à faire face à une épidémie. En 2017, la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI) a été lancée à l’occasion de notre réunion annuelle. Elle a rassemblé des experts du gouvernement, des entreprises, de la santé, du monde universitaire et de la société civile pour accélérer le développement de vaccins. La CEPI soutient actuellement la course au développement d'un vaccin contre cette souche de coronavirus.

Contrairement aux subventions, qui emprisonnent les gens dans d’éventuels emplois sans avenir, et aux régimes d’aides liés aux ressources, qui les piègent dans la pauvreté, un revenu de base augmenterait l'incitation à prendre tout emploi disponible, puisque la personne ne paierait l’impôt que sur le revenu gagné et ne serait pas confrontée à un piège à pauvreté qui, dans la plupart des pays, concerne à plus de 80 % les personnes à faible revenu qui tentent d’échanger leurs prestations sociales contre un emploi à bas salaire à leur portée.

En somme, un revenu de base pourrait répondre à la demande de biens et services de base dont l'économie aura besoin et donner aux gens et à leur communauté la résilience qui leur est nécessaire. Et le plus beau reste à venir. Il sera plus facile et plus gratifiant d'utiliser davantage notre temps pour prendre soin des autres, de ceux que nous aimons et des communautés que nous devrions souhaiter reconstruire.

Nous pourrions même constater que réduire les inégalités et l'insécurité nous aidera également à faire face à la menace existentielle du réchauffement climatique et de la dégradation écologique. Telle est la promesse, si nous en avons le courage.