Depuis des mois, la région de la Corne de l’Afrique fait face à une invasion inédite de criquets pèlerins. Depuis 2019, ils ont déjà atteint le Kenya, l’Éthiopie, l’Érythrée, Djibouti, la Somalie, l’Ouganda, le Soudan et la Tanzanie.

Ces essaims aggravent le problème de sécurité alimentaire dans l’une des régions les plus pauvres et les plus vulnérables du monde, dévorant les quelques récoltes de maïs et de sorgho que la sécheresse avait épargnées.

Cette crise environnementale a considérablement augmenté la pression sur une région qui était déjà sous tension et soumise à des variations climatiques extrêmes. La mise en place d’une réponse devient urgente pour éviter qu’à la crise sanitaire du Covid-19 s’ajoute une grave crise alimentaire dans la région.

Le criquet pèlerin, solitaire ou grégaire

Parmi les insectes appelés les locustes, le criquet pèlerin (Schistocerca gregaria) est l’une des espèces acridiennes les plus importantes en raison de leur capacité à migrer sur de grandes distances et à augmenter rapidement ses effectifs, et du fait de leur capacité morphologique (de couleur et de forme), physiologique et comportementale à passer de la forme solitaire à la forme grégaire.

Cet herbivore vit dans les prairies arides et les déserts d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud-Ouest. Pendant les périodes de récession, les individus sont le plus souvent solitaires et inoffensifs. Mais lors des phases de pullulation, le nombre d’individus augmente et des groupes denses se forment selon les conditions environnementales de leur aire d’habitat : c’est le phénomène de grégarisation.

Par ailleurs, dans les conditions favorables, les criquets pèlerins peuvent se multiplier par vingt par génération. Ils forment ainsi des nuages massifs très visibles d’insectes grégaires, et produisent des dégâts agricoles importants.

Par ailleurs, ces invasions acridiennes remontent à bien très loin dans l’histoire de l’humanité. Il a été rapporté que ces ravages ont continué du Moyen-Âge jusqu’à nos jours sous forme de risques intermittents. Des invasions de criquets furent signalées depuis la période pharaonique dans l’Égypte ancienne.

L’aire d’invasion du Criquet pèlerin couvre environ 31 millions de kilomètres carrés, soit presque la superficie totale de l’Afrique du Nord, la péninsule Arabique et l’Asie du Sud-ouest.

Les causes de cette prolifération

De nombreux travaux montrent que la formation d’une invasion généralisée résulte d’une succession de pluies abondantes sur de grandes surfaces.

De plus, la structure de la végétation et la topographie de certains habitats favorisent la grégarisation, s’ils reçoivent les précipitations nécessaires pour permettre à la végétation de se développer.

Si la saison des pluies se prolonge ou que la pluviosité est très abondante (tout particulièrement en zone tropicale), l’environnement est particulièrement propice aux étapes de la reproduction : maturation, ponte, développement embryonnaire et développement larvaire de ces insectes.

Les passages de cyclones successifs, qui se sont accompagnés de fortes pluies, en mai et octobre 2018 dans le Croissant vide de la péninsule Arabique ont été identifiés comme les causes majeures de la résurgence actuelle de ces insectes.

La fréquence et l’intensité accrues des événements extrêmes dans le contexte du changement climatique perturbent les écosystèmes et les rend vulnérables aux invasions, offrant ainsi des possibilités exceptionnelles de dispersion et de croissance des espèces invasives.

Une menace pour la sécurité alimentaire

En phase grégaire, un petit essaim de criquets pèlerins consomme en une journée une quantité de nourriture équivalente à celle de 35 000 personnes. Il peut donc être extrêmement destructeur et causer des pertes considérables sur les cultures et les pâturages.

Il menace déjà de façon cyclique l’agriculture et les pâturages d’environ 25 pays parmi lesquels les plus pauvres du monde, dans une zone s’étalant de la Mauritanie, en Afrique de l’Ouest, jusqu’à l’Inde à l’Est.

En Afrique de l’Est, ces invasions acridiennes touchent les moyens de subsistance et pèsent sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle de plus de 10 millions de personnes. Elles y aggravent la pauvreté et la vulnérabilité des ménages vivant déjà dans des conditions très précaires.

À terme, l’invasion acridienne risque de provoquer un exode rural, un appauvrissement des ménages et la réduction de la main-d’œuvre agricole. L’importance relative des différents types d’impacts varie selon les pays et les zones étudiés.

Détection précoce

Sur le plan institutionnel, deux institutions distinctes jouent un rôle central dans la gestion préventive du criquet pèlerin en Afrique de l’Est : la Commission pour la région centrale de la FAO (CRC-FAO) et le Desert Locust Control Organization for Eastern Africa (DLCO-EA).

L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) a adopté avec les pays touchés une stratégie de lutte préventive pour tenter de freiner l’augmentation des populations acridiennes au début du processus de grégarisation.

Cette stratégie est fondée sur la détection précoce, afin de prévenir les recrudescences de criquets menaçants. Parmi les données recueillies figurent le type de criquets, le type d’habitat et les précautions de traitement et de sécurité nécessaires pour y remédier.

Après transmission au centre de lutte antiacridienne, les données sont utilisées en combinaison avec les données relatives aux précipitations et à la végétation provenant d’images satellites, ou d’autres sources de données et de modèles de développement et de trajectoire des criquets. L’objectif étant d’analyser la propagation du ravageur.

Les informations géo-référencées sur les criquets pèlerins et les conditions environnementales sont analysées par un Système d’Information Géographique (SIG) appelé RAMSES (Système de Reconnaissance et de gestion de l’Environnement de Schistocerca gregaria).

L’impossible éradication

Malgré la menace qu’il représente, le criquet pèlerin joue aussi un rôle essentiel dans la chaîne alimentaire. Il représente notamment une ressource en protéines importante pour les humains. Sous les tropiques, où la consommation d’insectes par la population est bien établie, elle représente une source de revenus pour les populations locales.

L’élimination totale de l’insecte nuisible réduirait dans un même temps la quantité de nourriture disponible pour ses ennemis naturels. La lutte préventive est alors la solution la plus appropriée. Elle consiste essentiellement à identifier les zones de reproduction intense, afin de s’attaquer au problème dès le début de la grégarisation où la probabilité d’empêcher la propagation de l’infestation est la plus élevée.

Cependant, la lutte préventive peut s’avérer parfois inefficace, notamment à cause des conflits armés qui sévissent au Yémen où il n’y a pas eu de gestion préventive de cette menace.

Les efforts prioritaires de recherche devraient porter sur le développement des cultures de base à rendement élevé et tolérantes à la sécheresse, et résistantes aux maladies, en vue de réduire l’insécurité alimentaire et la pauvreté.