« Oil is Back!!! » s’est exclamé le Président Donald Trump, il y a quelques jours sur Twitter. Bien que le baril soit timidement remonté au-dessus de la barre des 30 dollars la semaine dernière, un vent d’inquiétude continue de souffler sur les plaines du Texas.

Le cours du pétrole extrait du Bassin Permien a battu un record historique en chutant à -37,63$ le 20 avril 2020. De quoi défier l’entendement ! Les prix extrêmement bas du Brent ont entraîné des faillites en cascade. La menace de rachat des exploitations par des investisseurs étrangers plane désormais sur la souveraineté énergétique américaine et ses grandes réserves d’or noir. Cette situation économique tragique marque-t-elle pour autant un virage vers d’autres sources d’énergie à l’aune du monde post-Covid ?

Les conséquences de l’effondrement des cours : le cas du Texas

La pandémie de Covid-19 a porté un coup d’arrêt brutal à la consommation mondiale d’énergie : des usines à l’arrêt, des avions cloués au sol et des voitures qui ne roulent plus. Autant de facteurs qui ont fait chuter la demande en pétrole de près de 6% au premier trimestre 2020, soit sept fois plus que lors de la crise de 2008. Les cours du baril ont dévissé pour atteindre des minima inédits. Ces prix insoutenables ont condamné la plupart des producteurs indépendants texans, qui avaient jusque-là miraculeusement échappé à la vague de faillites débutée en 2016 et documentée par le cabinet Haynes and Boone. Alors que le Texas comptabilise depuis près d’une centaine de faillites, le baril de pétrole, qui était aux alentours de 50-60$ durant ces trois dernières années, ne s’était jamais effondré à 20$. Les acteurs du secteur craignent le pire pour le deuxième trimestre 2020.

Variation de la demande d’énergie mondiale de 1900 à 2020.
Variation de la demande d’énergie mondiale de 1900 à 2020.
Image : Agence Internationale de l’Énergie

Au-delà de l’effondrement de la demande et des cours, les Texans voient d’ores et déjà leurs puits de pétrole fermer un à un. Cette désertion à la fois économique, financière et sociale fait craindre au plus haut sommet de l’Etat une débandade géopolitique. Les Etats-Unis ne seraient plus en mesure d’exploiter eux-mêmes leurs ressources. Plusieurs médias nationaux et réseaux sociaux ont relayé à la mi-mai l’arrivée d’investisseurs chinois. L’information a été démentie, mais trahit un climat d’inquiétude quant à l’avenir du pétrole au Texas et plus généralement Etats-Unis. Cette fake news a en fait repris un communiqué de presse de CNN Business de 2015, annonçant un investissement d’1,3 milliards de l’entreprise Surge Energy détenue par la firme chinoise Yantai Xinchao, dans le Bassin Permien texan. L’entreprise a depuis produit 50 000 barils de pétrole par jour soit 1,25% de la production totale de la région. La prédation chinoise sur les actifs pétroliers américains semble donc encore loin. Plus vraisemblablement, de nombreux experts rapportent que les majors américaines pourraient se porter acquéreurs des exploitations en faillite profitant ainsi de « bonnes affaires » et signant une nouvelle ère de concentration dans un secteur déjà cartellisé.

Au-delà des Etats-Unis, un marché mondial du pétrole en crise

Après des semaines de tensions entre les pays membres de l’OPEP+ (OPEP et Russie), l’alliance a finalement réussi à s’accorder à la mi-avril pour réduire la production en retirant près de 10 millions de barils par jour du marché mondial. Cet accord a permis de soulager les infrastructures de stockage, mais surtout d’éviter les ventes déficitaires.

Cette importante crise de la demande – baisse de près de 30% en un mois – révèle la position déclinante des pays membres de l’OPEP depuis les années 1980. Tout d’abord, les pays de l’OPEP ont perdu progressivement des parts de marché et ne représentent plus que 39% de la production mondiale. Cette tendance devrait s’accentuer selon l’Agence Internationale de l’Énergie en raison de l’arrivée en force des pétroles non conventionnels et de la relance des programmes nucléaires dans certains pays.

Plus généralement, la financiarisation de ce marché de commodité a considérablement diminué le pouvoir des entreprises nationales comme Saudi Aramco ou Pemex qui représentent près de 50% de la production mondiale ou celui des acteurs privés comme Shell ou Chevron qui supervisent quant à eux 16% de la production. Le marché du pétrole est donc à la fois physique et financier. Les valeurs échangées en bourse sont 4 fois supérieures à la valeur des consommations réelles, démontrant ainsi une corrélation très mince entre ces deux mondes. La multiplication des produits dérivés a rendu d’autant plus fluide ce marché, levant ainsi les frontières nationales et affaiblissant par la même les coups géopolitiques.

Le Covid-19 signe-t-il la fin du pétrole ?

Beaucoup appellent de leurs vœux une relance verte du secteur énergétique. L’arrêt de la consommation a profondément affaibli ses acteurs, mais peu remis en cause les infrastructures dans lesquelles ils opèrent. La plupart des projets de développement sont à l’arrêt, notamment les projets d’énergies renouvelables.

Toutefois, une tendance profonde se dégage, celle de la décentralisation de l’énergie qui va bousculer les mécanismes de définition des prix et du fonctionnement oligopolistique voire monopolistique du marché de l’énergie.

Pour l’instant, la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique mondial est marginale (environ 10% selon l’Agence Internationale de l’Énergie), mais la volatilité des prix des énergies fossiles, les investissements croissants dans les énergies renouvelables qui font baisser leur coût de production et la peur des populations pour le nucléaire sont autant de facteurs qui convergent vers une refonte des modes de production et de consommation.

Cette décentralisation serait également un moyen tout trouvé pour répondre aux enjeux géopolitiques et aux impératifs de souveraineté en produisant localement. Le caractère rentier de l’énergie devrait donc disparaître pour ouvrir un champ des possibles, où l’énergie ne serait plus un vecteur de projection de la puissance, mais un chemin vers une autosuffisance locale.

Les restrictions sanitaires imposées par les Etats en réponse à la pandémie de Covid-19 ont mis un coup d’arrêt majeur à l’économie mondiale et révélé les profondes tendances qui traversent le marché du pétrole international.

D’une part, la rente pétrolière est remise en question en raison de la volatilité des prix. D’autre part, et plus inquiétant encore, les débouchés de l’or noir semblent s’amenuiser à mesure que la demande baisse et que l’électrification s’intensifie pour répondre aux nouveaux besoins (solaire, éolien, mobilité électrique…) et aux nouveaux investissements financiers, qui favorisent désormais les énergies renouvelables.

Qui sait, les marchés financiers signeront peut-être les dernières heures de l’or noir ?