RÊVES - Vous êtes poursuivi par une araignée géante, vous êtes à bord d’une soucoupe volante et rencontrez des aliens, avant de commettre un meurtre et de tomber dans un puits. Bienvenue dans le monde des rêves, où tout est possible. Tout peut arriver dans ce monde, mais surtout, tout a un sens.

Depuis le début du confinement, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux confient faire de plus en plus de rêves ou de cauchemars. En réalité, chaque personne en produit chaque nuit, mais ne se les rappelle pas toujours, selon Bernard Lahire.

Cela fait déjà plusieurs années que ce sociologue et professeur à l’ENS de Lyon analyse les rêves. Auteur de l’ouvrage, “L’interprétation sociologique des rêves”, il travaille en ce moment sur les songes de plusieurs dizaines de volontaires depuis le début du confinement. Au HuffPost, il raconte comment il les analyse.

Chaque rêve est unique

Après un rêve fantastique, comme après un cauchemar chaotique, de nombreuses personnes souhaitent en connaître la signification. À peine éveillé, on s’empresse d’attraper son téléphone pour rechercher “rêve d’araignée signification”, des dizaines de sites apparaissent. On retrouve bien souvent des définitions données par Freud, fondateur de la psychanalyse.

Selon Bernard Lahire, on ne peut pas s’y fier. “Il est impossible de se référer aux ouvrages ou sites qui donnent des significations universelles aux symboles que l’on perçoit en rêve, pour la simple et bonne raison que chaque rêve est unique.”

L’auteur utilise différents exemples pour illustrer ses propos: “Prenez l’exemple d’une personne qui va rêver de la tour Eiffel. Pour un étranger qui n’a jamais visité Paris, cela peut révéler une envie de voyager. Pour un Parisien, cela peut avoir un rapport avec les attentats de la capitale.” Selon Bernard Lahire, pour comprendre un rêve, il faut réellement connaître les pensées des personnes, leur état d’esprit à l’instant T, ce qu’elles ont fait dans la journée ou encore connaître les événements marquants de leurs vies.

En fonction de notre culture, du pays où l’on vit, les symboles sont différents. En France par exemple, les rats, araignées, serpents sont des animaux qui reviennent souvent dans les songes. Bernard Lahire raconte: “Ce sont des animaux qui effraient beaucoup dans nos sociétés urbaines. Si on interroge des habitants d’un pays qui ont l’habitude de voir ces spécimens, ces rêves ne seront sûrement pas aussi fréquents chez la majorité des personnes.”

Lorsqu’il parle de sa manière d’analyser les rêves, Bernard Lahire explique qu’il n’est pas tout à fait d’accord avec Freud: “Lui pensait que les rêves étaient censurés, comme cryptés et qu’ils cachaient un message, moi je pense que les rêves sont les productions imaginaires les plus dénuées de censure.”

“La nuit, on se parle à soi-même”

Pour comprendre les rêves d’une personne, Bernard Lahire a besoin de plusieurs éléments. Aux personnes qui lui ont confié leurs songes, il a demandé de remplir un questionnaire. Il y demande plusieurs choses: leurs propriétés sociales et scolaires, leur cadre de vie, leurs préoccupations actuelles, et la manière dont elles vivent le confinement. Il cherche aussi à faire préciser les différents éléments composant les rêves (personnes, animaux, objets, situations, etc.).

À partir des réponses, il peut donner des pistes aux personnes sur le sens de leurs songes. Pour ce sociologue, c’est un réel moyen de guérir ses blessures et de comprendre ses maux.

Il donne l’exemple d’une personne qui lui a communiqué ses rêves durant plus d’une année (avant le confinement): “Elle rêvait fréquemment d’une personne en particulier et d’un serpent. Elle avait de nombreux soucis amoureux et un rapport aux hommes compliqué. En creusant, elle a fait le lien avec un lointain souvenir: un attouchement sexuel lorsqu’elle était enfant.” Ce souvenir qui avait été oublié par la rêveuse lui est revenu en répondant aux questions du sociologue.

Lien avec le passé

Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes racontent rêver fréquemment de personnes en particulier. Au Huffpost, Justine, une étudiante en droit de 21 ans raconte également rêver des mêmes choses que lors de son enfance.

Pour Bernard Lahire, rien d’étonnant à cela lors de la période de confinement: “Lorsque vous rêvez, vous ouvrez de nombreuses malles de votre passé. En fonction de ce que vous vivez actuellement, vous ouvrez une malle en particulier.”

Il explique également que dans une période ordinaire, nous rencontrons de nombreuses personnes dans la même journée, nous avons beaucoup d’interactions qui peuvent se retrouver en rêve. Confiné, il est possible que nous ne voyions que quelques personnes dans notre maison et que nous soyons le reste du temps avec nos pensées. Si vous pensez particulièrement à une personne, il peut être normal de la retrouver dans votre rêve.

Sur les réseaux sociaux, certains témoignent.

Pour ce cas de figure, il faudrait selon Bernard Lahire tenter de comprendre pourquoi est-ce que nous pensons à cette personne en ce moment: où sommes nous confinés? avec qui? Peut-être pourriez vous y trouver un lien.

Quoi qu’il en soit, la période de confinement peut être, selon Bernard Lahire, un long traumatisme pour chacun, qui peut réveiller des problèmes passés très différents. Le moment de s’y pencher, d’analyser ses rêves et d’essayer de les comprendre.