BOSTON – Les colonies de bétail et les marchés aux animaux ne sont pas une spécificité de Wuhan, ville chinoise où serait apparu le virus SARS-CoV-2. Ils existent en effet partout à travers le monde. Et compte tenu de leur nature largement non réglementée, l’émergence du prochain pathogène infectieux majeur n’est qu’une question de temps.

La plupart d’entre nous ignorent par exemple que la plus grande colonie de bufflonnes de la planète se situe à Karachi, au Pakistan, une métropole de 14 millions d’habitants. Avec près de 400 000 animaux étroitement regroupés sur une zone de six kilomètres carrés, cette colonie de « bhains » (terme urdu qui désigne les bufflonnes) est un lieu des plus incongrus. Or, elle survit et prospère de plus d’un demi-siècle, et compte aujourd’hui plus de 1 500 fermes.

La colonie fait partie intégrante des approvisionnements laitiers et approvisionnements en viande à Karachi, et constitue une source majeure d’emplois pour la communauté locale. Elle fait l’objet de nombreuses études sur l’autonomisation, l’entreprenariat et les chaînes logistiques au niveau local, pour certaines financées par des agences d’aide internationales.

Cette colonie est toutefois non réglementée pour l’essentiel, comme j’ai pu le constater lors de ma première visite sur place, en janvier 2019. Dans le cadre de mes recherches pour l’écriture d’un livre, j’ai souhaité comprendre comment les agriculteurs locaux géraient le problème des infections au sein de leur bétail, et comprendre ce qu’il advenait lorsque les médicaments administrés ne fonctionnaient plus.

Accompagné de collègues d’une université locale, qui avaient organisé la visite, je suis arrivé sur les lieux de la colonie par une matinée ensoleillée, et j’ai été accueilli par l’un des rares vétérinaires publics employés pour soigner les bufflonnes ainsi qu’un nombre indéterminé de chèvres et de moutons. Les fermes étaient extrêmement efficientes, et le lait des bufflonnes pouvait être transporté vers toutes les zones de la ville en moins de deux heures. Les agriculteurs ne respectaient néanmoins que quelques règles vétérinaires, et très peu de normes, voire aucune, concernant l’alimentation des animaux.

Le vétérinaire était-il inquiet de la possibilité d’infections parmi le bétail ? Absolument, répondait-il : si un animal tombait malade, aucun laboratoire de test n’était disponible pour en déterminer la cause, dans la mesure où les rares laboratoires du Pakistan croulaient déjà sous le nombre de cas d’infections humaines. Quant à la supervision des autorités locales, elle se révélait quasi-inexistante.

Le vétérinaire avait par conséquent élaboré une solution, qu’il me décrivait fièrement. Sans aucune formation pharmacologique ni compréhension des mécanismes d’action médicamenteux, il composait ses propres cocktails de médicaments. Ces associations n’étaient ni approuvées, ni testées, mais se révélaient selon lui hautement efficaces et très demandées.

Les employés de fermes privées que j’ai rencontrés pendant mon déplacement doutaient eux-mêmes de l’efficacité des différents cocktails élaborés localement. Ils étaient néanmoins peu formés au traitement des maladies animales, voire à la nécessité d’avertir sur l’éventuelle propagation d’une infection. Bien au contraire, le sang des animaux sacrifiés, infectés ou non, faisait partie du régime hautement protéiné (ou « repas de sang ») qui nourrissait les animaux d’une ferme à volaille toute proche.

Anecdotes rurales mises à part, aucune étude rigoureuse n’a été menée au Pakistan sur la résistance aux antibiotiques et les infections parmi le bétail, en raison d’un manque de financements, qui est lui-même le reflet d’un manque d’intérêt de la part du gouvernement. Les responsables politiques sont peu enclins à réglementer la colonie de bhains et autres marchés aux animaux : le lobby agricole est puissant au Pakistan, et le plan d’action national censé remédier à la résistance aux antibiotiques échoue à mettre en place des réglementations strictes.

Du côté des agences de réglementation, certaines se trouvent paralysées par le manque de ressources, tandis que d’autres ferment les yeux sur la violation des règles. Les régulateurs locaux contribuent parfois même au problème des infections zoonotiques en acceptant des pots-de-vin, en faisant preuve de négligence, ou plus généralement par leur incompétence. La nature compartimentée des structures universitaires limite la recherche sur les interactions entre humains et animaux, tandis que le concept « One Health », qui établit un lien entre la santé humaine, animale et environnementale, est encore insuffisamment intégré.

Au lendemain du COVID-19, à l’heure où nous tentons de mieux nous préparer aux pandémies futures, nous ne pouvons nous concentrer uniquement sur l’amélioration des systèmes de suivi et traçage, ou sur l’accumulation de stocks suffisants de respirateurs et d’équipements de protection personnelle.

Pour commencer, les gouvernements doivent réformer le secteur agricole, à la fois au niveau national et dans le cadre d’une coopération régionale et mondiale. Dans les pays au sein desquels l’élevage constitue une activité économique majeure, il est essentiel d’établir un lien entre agriculture et santé publique. Il convient d’agir au-delà des discussions habituelles sur la nutrition, en instaurant un contrôle amélioré et davantage centralisé concernant la surveillance des maladies et les pratiques de santé publique.

Dans de nombreux pays en voie de développement, comme au Pakistan, les marchés au bétail et les élevages de volaille sont totalement déconnectés des ministères de la santé publique, avec lesquels ils ne communiquent pas, et ne se coordonnent pas. Il en résulte un risque accru de maladies zoonotiques que le secteur agricole n’est pas en capacité de contenir, ainsi qu’un possible risque de politiques contradictoires jouant en fin de compte contre la santé humaine.

Une coordination de haut niveau entre les secteurs agricoles et les départements de la santé publique ne sera toutefois pas suffisante. Les agriculteurs doivent également prendre conscience des conséquences de leurs pratiques pour leur famille et pour la société. Une combinaison d’incitatifs éducatifs et économiques sera pour cela nécessaire, afin d’encourager les pratiques agricoles saines.

En la matière, les accords régionaux de coordination et les agences internationales telles que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, ainsi que l’Organisation mondiale pour la santé animale, peuvent apporter leur contribution en développant les campagnes de sensibilisation, ainsi qu’en versant des subventions aux élevages intégrés auprès des institutions et ministères locaux. Les organisations internationales qui œuvrent en matière de nutrition, de santé et d’agriculture doivent également comprendre que leurs modèles de fonctionnement compartimentés ne sont plus acceptables.

Le laxisme voire l’inexistence des réglementations sur les marchés aux animaux sont à l’origine de la crise du COVID-19. Si nous ne tirons pas rapidement cet enseignement, la nature nous le rappellera très bientôt.

Traduit de l’anglais par Martin Morel