Avec seulement 1,1% des contaminations avérées dans le monde, l’impact sanitaire de la pandémie du COVID-19 en Afrique reste globalement moins critique par rapport aux autres régions du monde. Par contraste, la situation économique et sociale est montre des signaux plutôt alarmants. Pour la première fois depuis 25 ans, la majorité des économies africaines entreront cette année en récession.

Compte tenu du niveau relativement élevé d’endettement et de l’accroissement des déficits des finances publiques, une forte mobilisation de l’investissement privé doit accompagner la restructuration de la dette en cours pour relancer l’économie de la plupart des pays sub-sahariens. Cet élément est fondamental pour pallier le peu de marge de manœuvre au niveau des comptes publics à court terme. Les états africains y sont peu habitués, mais à moyen terme, il va falloir orienter un transfert de dépendance de la croissance par l’investissement public en faveur de la croissance par l’investissement privé alors que le COVID-19 induit une tendance inverse dans les pays avancés. Cette nouvelle approche permettra de déconcentrer le risque « pays » à la seule santé de l’environnement macroéconomique, de diversifier les leviers de relance de la croissance, et de réorienter le modèle de développement des économies africaines de manière à induire une réelle transformation structurelle dans l’ère post-COVID-19.

Pour ce faire, les États devront faire preuve de plus de créativité dans les choix de réforme et les dirigeants devront, pour beaucoup, opérer à un changement de mentalité et de paradigme pour lever les contraintes à la croissance par le canal de l’investissement privé.

Ces dernières années, de nombreux pays africains ont octroyé cette responsabilité aux agences de promotion des investissements (API). Ces organismes ont vocation à mobiliser l’investissement privé et à proposer les réformes d’amélioration du climat des affaires. La Banque Mondiale a reconnu les efforts entrepris par les États en matière de réformes liées à l’indice Doing Business. Pourtant, sur la période 2009-2019, ces réformes semblent n’avoir que peu influé sur la constance et la croissance du volume de flux d’investissements directs étrangers ainsi que sur le niveau de productivité et de revenu par habitant.

Selon les données de la Conférence des Nations Unies sur Commerce et le Développement (CNUCED), le taux de croissance annuel moyen pondéré du volume des flux d’IDE en Afrique Sub-Saharienne était négatif de 1,8% sur la période 2009-2019, allant de 35,8 milliards de dollar US à 32 milliards de dollar US. En ce qui concerne l’activité économique, la région a enregistré un taux de croissance réelle du revenu moyen par personne de seulement 0,8%, soit de 1 539 dollars US en 2009 à 1 663 dollars US en 2019 (Figure 1 et 2). Avant le COVID-19, ces indicateurs macroéconomiques étaient plutôt faibles. Avec l’avènement du COVID-19, l’impact sur ces indicateurs sera significatif avec une projection de baisse des flux d’IDE entre 25% et 40% et une récession économique d’un taux entre 2,1% et 5,1% en 2020.

Pour faire face à la problématique de relance de l’économie dans un contexte d’assèchement des sources traditionnelles de financement, il faut impérativement que les gouvernements des états sub-sahariens identifient des viviers de ressources sous-exploitées. Cela demande nécessairement que les États revoient leurs stratégies axées vers l’extérieur et centrées sur la promotion de projets d’investissement « greenfield » vers un modèle qui favorise l’éclosion et le renforcement du tissu économique local comme préalable à la mobilisation de l’investissement direct étranger. Autrement dit, il faut procéder à un changement progressif de la composition de l’investissement direct étranger de nature « greenfield » et en partenariat direct avec l’État vers plus de fusions-acquisitions entre sociétés privées.

D’ailleurs, à l’ère de la 4e révolution industrielle, les pourvoyeurs d’IDE recherchent davantage l’insertion tertiaire : c’est à dire la fusion-acquisition d’entreprises possédant un outil de production industrielle, technologique et intellectuelle que l’insertion primaire comme ce fut le cas dans les cycles industriels précédents. Pour capitaliser sur ces tendances, il est important d’améliorer la qualité des réformes afin de permettre aux économies ciblées de constituer une épargne locale et une base productive suffisamment large et compétitive. A terme, c’est cette base productive qui renforce la capacité de l’État à renforcer l’infrastructure publique et à générer les externalités positives sur l’ensemble de l’écosystème.

Au premier abord, il est primordial que les API s’emploient à formaliser le secteur informel pour accroitre la taille du secteur productif, tirer le savoir-faire local, et entraîner l’épargne dans les circuits formels de l’économie. Selon les données du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale, la part de l’épargne locale représente 18,2% du produit intérieur brut alors que 25% à 65% de l’activité économique échappe aux circuits formels de l’économie. En formalisant le secteur informel, il sera possible d’élever le niveau d’épargne disponible pour le financement de l’investissement privé par des entreprises locales. C’est ce maillage d’opérateurs économiques formels et formalisés qui catalysera et induira une hausse de l’intérêt des investisseurs étrangers. Cet effet de levier de l’investissement privé local pour attirer plus d’investissement direct étranger, panafricain compris, est fondamental.

Le second point concerne la nécessité de mieux mobiliser l’épargne locale détenue notamment par les filiales de multinationales. Les API peuvent inciter les opérateurs étrangers déjà établis dans le pays à élever le niveau de leurs investissements tant dans des filières verticales que horizontales. Ceci est d’autant plus pertinent qu’une part importante du stock (ou du cumul) des investissements dans un pays provient du report à nouveau ; c’est-à-dire du réinvestissement des profits (et donc de l’épargne des entreprises) générés localement.

L’exemple des opérateurs de téléphonie mobile illustre cette réflexion. Ces entreprises se sont initialement installées pour développer la téléphonie mobile. Elles ont ensuite élargi la base de leurs activités dans la distribution de services internet et financiers. En ce faisant, ces opérateurs ont contribué à l’émergence de nouveaux marchés, de nouvelles opportunités, et de nouveaux relais de croissance des économies, tout en provoquant la nécessité de réformer le secteur bancaire pour favoriser l’inclusion financière par le biais du mobile money et la mise en place de nouvelles formes d’établissements financiers. La multiplication de ces évolutions entrepreneuriales, industrielles, intellectuelles et règlementaires doit être au cœur des préoccupations des décideurs. Ce qui est à retenir cependant, c’est que ces évolutions en Afrique sub-saharienne ne sont pas toujours pensées et amorcées par les États, faute d’investissements dans la recherche et le développement comme cela est le cas dans les pays à haut revenu ; elles sont plus souvent le fruit d’initiatives et d’investissements privés qui ont éventuellement été encadrés et stimulés par des gouvernants entreprenants au sein d’États entrepreneurs.

Parlant d’États entrepreneurs, le dernier point concerne l’orientation et la qualité des réformes. Les réformes du climat des affaires doivent inclure les préoccupations des entreprises locales. Elles ne devraient plus être conçues pour favoriser l’investissement privé étranger de manière exclusive et discriminative. Par exemple, l’Afrique sub-saharienne reste une des rares régions au monde où des commandes publiques, des investissements, ou des partenariats publics privés (PPP) stratégiques s’opèrent souvent sans participation au tour de table d’entreprises locales. Il y a nécessité à favoriser l’insertion d’entreprises locales dans les circuits de production afin de leur permettre de générer des revenus et du savoir-faire qu’elles transformeront en investissement productif local et durable. Il est donc primordial que les États remettent en question certains reflexes de gestion pour faire place à des réformes structurelles techniques, mais surtout adaptatives. Ces réformes doivent inciter les acteurs prédominants de l’ancienne économie en position de rente à investir dans la modernisation de leurs outils de production pour stimuler la croissance. Il est aussi important que ces réformes incitent les entreprises locales à investir dans les secteurs qui observeront un retrait d’intention de la part d’investisseurs étrangers et locaux traditionnels.

Que fait le Forum Économique Mondial à propos de l'épidémie coronavirus?

Une nouvelle souche de coronavirus, le COVID 19, se répand dans le monde, provoquant des décès et des perturbations majeures de l'économie mondiale.

Répondre à cette crise nécessite une coopération mondiale entre les gouvernements, les organisations internationales et le monde des affaires. C’est justement la mission du Forum Économique Mondial en tant qu'organisation internationale de coopération public-privé.

Le Forum Économique Mondial, en tant que partenaire de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a lancé la plate-forme d'action COVID. Cette plate-forme vise à favoriser la contribution du secteur privé à la stratégie mondiale de santé publique relative au COVID-19, et à le faire à l'échelle et à la vitesse requises pour protéger des vies et des moyens de subsistance ; ceci afin de trouver des moyens d'aider à mettre fin à l'urgence mondiale le plus tôt possible.

En tant qu'organisation, le Forum a déjà prouvé qu'il pouvait aider à faire face à une épidémie. En 2017, la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI) a été lancée à l’occasion de notre réunion annuelle. Elle a rassemblé des experts du gouvernement, des entreprises, de la santé, du monde universitaire et de la société civile pour accélérer le développement de vaccins. La CEPI soutient actuellement la course au développement d'un vaccin contre cette souche de coronavirus.

La crise du COVID-19 met en avant la nécessité de rendre les états africains plus forts et résilients. Un État fort se mesure par la densité de son secteur privé et par la capacité de ce dernier à participer à la construction de son économie et au financement de son développement. Cette perspective passe inexorablement par le renforcement des capacités des entreprises locales, humaines et matérielles, et par l’exigence de tirer une plus grande part de la croissance économique de l’investissement privé formel et informel. Cela requiert notamment le concours d’un État entrepreneur prêt à se remettre en question, à réformer, à mieux réguler, et à miser sur le potentiel du secteur privé local comme moteur de relance de l’activité économique au sortir de cette crise, et de relais de croissance lors des prochaines grandes crises multiformes mondiales auxquelles le continent sera inévitablement confronté.