Dans les dernières décennies, les écarts de richesse et d’industrialisation ont été maintenus et accentués entre les pays de l’hémisphère nord et ceux de l’hémisphère sud, malgré les différentes initiatives publiques ou privées visant à réduire ces inégalités.

Bien avant la pandémie de Covid-19, cette distribution inégale des ressources sociales ou économiques s’observait au sein même des pays les plus riches tels que les États-Unis, la France ou la Chine.

Ces inégalités socio-économiques ont été, au fil du temps, associées à des maladies cardiovasculaires, certaines maladies chroniques et même à des maladies neurologiques. Les recherches en épidémiologie sociale et en sociologie ont démontré l’existence d’un gradient social de santé et de mortalité. En bref, plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, meilleur est l’état de santé et plus bas est le risque de mortalité.

Cependant, l’association entre le sommeil et le statut socio-économique d’un individu reste peu documentée, malgré la croissance généralisée des troubles du sommeil, comme l’insomnie, partout dans le monde. Une étude canadienne publiée en décembre 2018 et menée entre 2007 et 2015 auprès de 21826 répondants, a révélé une augmentation de 42 % des symptômes d’insomnie chez les Canadiens âgés de 18 ans et plus.

Dans mes recherches en épidémiologie sociale et en médecine du sommeil, j’analyse l’influence du statut socio-économique sur les troubles du sommeil notamment chez les aînés et les personnes avec la Maladie de Parkinson. Voici quelques constats quant à l’aspect révélateur du sommeil par rapport aux inégalités socioéconomiques :

Le sommeil trouble des minorités visibles

Plusieurs études ont démontré, notamment aux États-Unis, que les populations des communautés afro-américaines, hispaniques et latino-américaines rapportaient plus de difficultés à s’endormir, avaient un sommeil de mauvaise qualité et dormaient moins longtemps que leurs concitoyens caucasiens.

Ce phénomène a aussi été rapporté au Canada. Il semble donc exister une association entre le « stress social » vécu par les personnes de certains groupes ethniques et l’apparition des troubles du sommeil parmi leurs membres.

Un lien entre le salaire et le sommeil

Les personnes à faibles revenus ont un sommeil moins long et moins reposant. La littérature scientifique rapporte une association forte entre de faibles niveaux de salaires et des perturbations de la qualité du sommeil et de la durée moyenne de sommeil.

Ce constat est présent dans tout type de populations indépendamment de l’âge et de l’origine ethnique. Même dans les sociétés avec de meilleures répartitions de la richesse et des systèmes sociopolitiques plus égalitaires, la tendance observée entre le revenu et le sommeil semble similaire partout : les personnes ayant des revenus moyens ou élevés dorment mieux que les personnes pauvres.

Le type d’emploi influence le sommeil

Le type et les conditions d’emploi semblent aussi augmenter le risque de développer des troubles du sommeil.

En 2018, une vaste étude menée dans 31 pays européens, a montré que les conditions de travail et en particulier la précarité d’emploi, augmentent les probabilités de souffrir d’insomnie ou d’un trouble du sommeil en général. Selon cette même étude, les risques d’avoir des troubles du sommeil augmentaient d’environ 47 % chez les personnes ayant un emploi jugé précaire comparées à celles qui considéraient leur emploi comme étant stable.

Les travailleurs qui font des quart de nuit, comme les infirmiers et infirmières, sont plus susceptibles de souffrir de troubles du sommeil.
Les travailleurs qui font des quart de nuit, comme les infirmiers et infirmières, sont plus susceptibles de souffrir de troubles du sommeil.
Image : Shutterstock

La tendance aux troubles du sommeil se confirme avec les emplois en alternance, selon des quarts de travail de jour et de nuit, comme les infirmiers ou infirmières. Beaucoup de recherche reste à faire pour éclaircir cette relation, car chaque individu possède un rythme circadien naturel et génétique le conditionnant à être plus fonctionnel soit le matin, en milieu de journée ou très tard le soir. On peut donc supposer qu’occuper un emploi précaire ou effectuer un quart de travail de nuit, alors que son rythme circadien naturel est diurne, pourrait créer plus de troubles neurologiques que n’en dit la documentation scientifique disponible.

Le rôle des parents dans le sommeil des enfants

D’abord documenté en Angleterre depuis les années 1970, un lien s’est avéré (non causal pour l’instant !) entre le niveau d’éducation des parents et la qualité de sommeil de leurs enfants.

Les enfants issus de familles où les parents sont moins éduqués rapportent plus de troubles du sommeil. Même si des facteurs environnementaux comme la pollution ou certaines comorbidités tels le diabète ou le stress chronique peuvent entraîner des troubles du sommeil, la prévalence et l’incidence des troubles du sommeil chez les jeunes adultes semblent associées à la position socioéconomique qu’avaient leurs parents durant leur enfance.

Les quartiers tranquilles favorisent le sommeil

Même s’il est aujourd’hui documenté que la présence d’espaces verts et d’aires de jeux dans un quartier ont un effet modéré sur la santé mentale et sur le niveau d’activité physique de ses résidents, il est très peu étudié comment d’autres facteurs sociaux, comme le taux de criminalité, peuvent affecter le sommeil des individus.

Quelques études rapportent que plus les habitants d’un quartier perçoivent un haut niveau de criminalité et plus leur sommeil est de mauvaise qualité et de courte durée. Des perturbations similaires du sommeil existent dans les quartiers où l’éclairage des rues n’est pas suffisant ou encore dans des quartiers trop bruyants.

Les conditions de vie stressantes

Chacun vit du stress et trouve une façon de l’atténuer (yoga, sport, jeux vidéo). Mais s’il est simple de diminuer un stress temporaire, c’est beaucoup plus difficile de le faire quand on vit continuellement du stress parce qu’on est obligé (faute de moyens) d’habiter un quartier mal desservi en transport et en services de santé. Même chose quand on ne trouve pas d’emploi parce que son diplôme étranger n’est pas reconnu dans son pays d’immigration, ou lorsqu’on a une maladie mentale et peu de soutien. Dans chacune de ces situations, des perturbations du sommeil sont rapportées régulièrement.

Ces inégalités sociales de santé existaient déjà avant la crise du coronavirus. Et il ne serait pas surprenant qu’elles se soient aggravées avec la crise économique et le chômage qui en découlent. S’intéresser aux troubles du sommeil en tenant compte du statut socio-économique des individus peut être un très bon moyen d’estimer et de mesurer l’évolution des inégalités sociales en plus des indicateurs socio-économiques existants (revenu, emploi, éducation, zone d’habitation, groupe ethnique).

Même s’il est facile d’avaler des somnifères pour mieux dormir, il ne faudrait pas négliger l’influence de nos conditions de vie et agir sur celles-ci.
Même s’il est facile d’avaler des somnifères pour mieux dormir, il ne faudrait pas négliger l’influence de nos conditions de vie et agir sur celles-ci.
Image : Shutterstock

Les troubles du sommeil sont associés à plusieurs maladies psychiatriques. La science a démontré que ces maladies sont associées aux différences socioéconomiques entre les groupes sociaux. On peut donc supposer que les troubles du sommeil eux-mêmes sont soit des conséquences soit des médiateurs des inégalités socio-économiques en santé.

Il peut être facile d’avaler des somnifères lorsqu’on ne dort pas bien ou de prendre des antidépresseurs lorsqu’on est trop anxieux et dépressif, mais il ne faudrait pas négliger l’influence de nos conditions de vie, qui elles-mêmes découlent de notre statut socio-économique ou de celui de nos parents.

D'autre part, les instances politiques et les gestionnaires de santé publique devraient redoubler d’efforts pour réduire les inégalités sociales et de santé. Non seulement une telle intervention serait bénéfique pour le sommeil des individus, mais elle pourrait l’être aussi pour les employeurs, qui verraient une réduction de l’absentéisme et des pertes de productivité attribuables aux troubles du sommeil de leurs employés. Indirectement, ce sont tous les contribuables qui économiseraient grâce à la réduction des problèmes de santé associés au sommeil.