Si certains rêvent de généraliser le télétravail, l’expérience du confinement a révélé que les mères semblaient être les premières à souffrir de la porosité entre vie professionnelle et vie familiale pour la sociologue Frédérique Letourneux qui prône une construction réfléchie et égalitaire du « Chez-soi au travail » avant de généraliser son usage.

Vissée à leur ordinateur sur un coin de table de la cuisine ou dans un espace de bureau improvisé dans la chambre encombrée, de nombreuses femmes “se sont engouffrées dans les interstices de temps que leur laissaient les tâches domestiques durant tout le confinement pour travailler à distance“… constate la sociologue Frédérique Letourneux qui rappelle que dans l’histoire des conquêtes du féminisme, investir le marché du travail a permis aux femmes de ne plus être assignées à la sphère domestique : « il ne faudrait pas que ce qui est présenté ( le télétravail) comme un bénéfice pour tous, renforce, dans la réalité, les assignations de classe et de genre. » écrit-elle dans le webzine AOC. Pendant le confinement, un salarié sur quatre a travaillé de chez lui. Au sein de son enquête sur la construction du « Chez-soi au travail » la sociologue met en exergue les confusions au sein de l’espace du domicile entre rôle professionnel et domestique, les arbitrages entre temps et espaces de travail et de non-travail. Parce que cela relève souvent d’une négociation entre la personne concernée et son entourage proche (conjoint, enfant) mais l’organisation d’un chez-soi de travail est souvent inégalitaire. Car “en la matière, les pères négocient souvent mieux que les mères. Certains expliquent que le mercredi, ils ferment la porte à clé !” précise Frédérique Letourneux à Télérama. Selon une étude du Boston Consulting Group, le confinement et le télétravail n’ont fait qu’accroître les inégalités entre les femmes et les hommes : si 45 % des parents ont déclaré se répartir à égalité les tâches quotidiennes, depuis le début de la crise, le temps supplémentaire passé à réaliser ces tâches est de 17 % plus élevé pour les femmes que pour les hommes. A ce titre la France est meilleure élève que les autres pays avec un écart de 7 % contre 27 % en Italie ou 28 % aux Etats-Unis.

Néanmoins toutes ces tâches domestiques pèsent inexorablement sur la productivité des parents au travail avec la moitié d’entre eux qui déclarent avoir perdu en efficacité… dont majoritairement les femmes. Avec «parmi les plus qualifiées, certaines subissent doublement le travail à distance : non seulement elles se trouvent assignées aux tâches domestiques et parentales, mais elles ne parviennent pas à défendre une identité professionnelle positive. » rappelle la sociologue. L’épidémie de coronavirus a permis d’identifier certaines failles dans une solution qui passe pour miraculeuse quand il s’agit de maintenir coûte que coûte l’activité économique, mais où « la question du respect des frontières semble bien être un enjeu central pour la plupart des néo-télétravailleurs qui s’ingénient à reproduire à leur domicile le cadre habituel du bureau. Dans un temps devenu élastique, le besoin de rituels et de repères temporels semble encore plus important. ».

Pour Frédérique Letourneux, il s’agit donc d’éviter que le télétravail avec ces promesses de gain d’espace pour les entreprises et d’autonomie pour les travailleurs libérés des contraintes des trajets, fasse retomber une part du travail féminin dans l’invisibilité.

Frédérique Letourneux est docteure en sociologie, rattachée au Centre Georg Simmel à l’EHESS. Elle a soutenu une thèse sur les graphistes free-lance, les pigistes et les secrétaires indépendantes intitulée « À distance – Enquête sur les formes contemporaines du travail à domicile ».